Le prix de la dignité : pourquoi plus personne ne démissionne – quand les salaires à un million de dollars rendent le déshonneur abordable
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Préférez Xpert.Digital sur GoogleⓘPublié le : 1er juillet 2026 / Mis à jour le : 1er juillet 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Le prix de la dignité : pourquoi plus personne ne démissionne – à l’heure où les salaires mirobolants rendent le déshonneur abordable – Image : Xpert.Digital
La fin de la responsabilité : pourquoi les politiciens et les dirigeants se désintéressent-ils des scandales aujourd'hui ?
Le règne des médiocres : comment notre système récompense systématiquement l’obstination au pouvoir
Pourquoi plus personne ne démissionne volontairement : quand les salaires à plusieurs millions de dollars l’emportent sur la décence
Autrefois, la démission volontaire après une faute grave était considérée comme un acte d'honneur, d'intégrité et de responsabilité sociale. Ceux qui échouaient en assumaient les conséquences, souvent sans pression extérieure. Aujourd'hui, cependant, le principe de « laisser faire le temps » prévaut : qu'il s'agisse d'un sélectionneur national s'accrochant obstinément à son poste après des défaites historiques, d'un ministre niant toute responsabilité après des décisions désastreuses ayant coûté des milliards, ou d'un dirigeant exigeant son parachute doré malgré des résultats financiers catastrophiques, tous s'accrochent à leurs fonctions jusqu'à ce que l'indemnité de départ soit satisfaisante. Mais ce déclin frappant de la culture de la démission dans la société, la politique et les affaires n'est pas simplement un problème de caractère ou de moralité propre à certains individus. C'est la conséquence logique d'incitations perverses et systémiques fatales.
Lorsque les fonctions publiques sont dotées de salaires se chiffrant en millions, dépassant largement la valeur marchande réelle de leurs titulaires, l'éthique classique de la responsabilité cède la place à de pures considérations économiques. Un mandat politique ou un poste au sein d'un conseil d'administration devient alors le seul moyen viable de survie. L'analyse qui suit met en lumière le changement de paradigme historique, passant de l'ancienne culture de la honte à la culture moderne de la mise en scène. Elle s'appuie sur des exemples concrets pour démontrer pourquoi les conséquences personnelles sont structurellement pénalisées dans notre système actuel et pourquoi il est grand temps de créer des systèmes où la véritable responsabilité soit à nouveau récompensée.
Analyse du déclin de la culture de la résignation dans la société, la politique et les affaires : d’une culture de la culpabilité à une culture de la présentation de soi
Peu de choses illustrent aussi précisément le changement de valeurs dans les sociétés modernes que la question de la démission. Dans certaines cultures d'époques révolues, la conséquence était presque évidente : ceux qui échouaient, ceux qui commettaient une erreur, ceux qui perdaient la confiance du peuple, démissionnaient. Volontairement, sans délai, parfois même sans pression extérieure. Cette norme n'était pas un formalisme vide de sens. Elle s'enracinait dans une profonde conception de l'honneur, de la responsabilité et de l'idée que la fonction publique représente une obligation morale supérieure à tout intérêt personnel pour le pouvoir et le profit. Aujourd'hui, nous observons exactement l'inverse : les échecs manifestes sont passés sous silence, minimisés, voire ignorés. Les scandales sont passés sous silence. Ceux qui occupent des postes à responsabilité s'y maintiennent aussi longtemps que possible. Que s'est-il passé ?
La réponse est complexe et aborde l'histoire du concept d'honneur, l'économie des incitations, la psychologie de l'opportunisme, ainsi qu'une analyse sociologique lucide des personnes occupant actuellement des fonctions publiques. Ce texte s'efforce de tisser ces liens, sans nostalgie déplacée, mais sans éluder les conclusions dérangeantes.
Les fondements de l'Antiquité : la honte comme force de régulation sociale
Pour comprendre ce qui a été perdu, il faut comprendre ce qui fut. Bien avant l'État moderne, avant les contre-pouvoirs parlementaires et les mécanismes de sanctions légales, une autre forme de contrôle social, plus efficace, existait : la honte. Dans la Grèce antique, la notion d'aishyne – le déshonneur – était considérée comme l'une des forces les plus puissantes de la vie sociale. Ceux qui échouaient, qui violaient le code de la communauté, qui abusaient de la confiance, perdaient non seulement une fonction, mais aussi leur identité sociale.
Au milieu du XXe siècle, l'anthropologue culturelle Ruth Benedict a forgé le terme de « culture de la honte », qu'elle a initialement développé pour le Japon, mais qui, sous une forme modifiée, s'applique également à de nombreuses sociétés européennes prémodernes. Dans une culture de la honte, la perception extérieure régule les comportements : ce que la communauté voit, ce qu'elle juge, ce qu'elle considère comme déshonorant détermine la conduite de l'individu. La conscience individuelle n'est pas le principal facteur de décision, mais plutôt le regard d'autrui. En ce sens, la résignation n'était pas volontaire au sens moderne du terme ; elle était imposée socialement car la survie de la société en dépendait.
Le Japon féodal a poussé cette idée à son paroxysme. Le seppuku, l'ablation rituelle de l'abdomen, était l'ultime et la plus honorable manière pour un samouraï d'assumer la responsabilité d'une défaite ou d'un échec. Il était considéré comme l'expression d'une intégrité absolue, la preuve que l'honneur primait sur la simple survie. Accepter de se donner la mort était la preuve qu'aucun poste, aucun privilège, aucun avantage ne primait sur sa propre dignité. Certes, il s'agissait d'un système féodal et d'une extrême brutalité, mais dans sa forme extrême, il illustre l'importance d'accepter les conséquences de ses actes dans une culture de l'honneur.
Dans le contexte européen, cette pratique était moins spectaculaire, mais similaire dans son essence. Les consuls romains responsables d'une défaite se retiraient. Les seigneurs médiévaux qui décevaient leurs sujets perdaient leur légitimité. Ce schéma se répète tout au long de l'histoire : ceux qui portent la responsabilité en subissent aussi les conséquences.
D'une culture de la culpabilité à une culture de la présentation de soi : la rupture historique
Parallèlement à sa culture de la honte, la civilisation occidentale d'influence chrétienne a développé une culture de la culpabilité qui place la conscience individuelle au centre. Ce n'est pas le regard d'autrui, mais la conviction intérieure qui devait guider les comportements. Ce modèle a ses atouts : il permet de prendre des décisions de conscience, même à l'encontre de la volonté de la majorité. Mais il a aussi une faiblesse : ceux qui font de la conscience intérieure le seul juge peuvent aussi la manipuler, la déformer et la réduire au silence.
Max Weber a mis en lumière cette tension dans sa conférence de 1919 intitulée « La politique comme vocation ». Il distinguait l'éthique de la conviction, qui consiste à agir selon une motivation pure et à laisser les conséquences au hasard, et l'éthique de la responsabilité, qui tient l'acteur responsable des conséquences prévisibles de ses actes. Weber considérait l'éthique de la responsabilité comme le principe nécessaire à l'action politique. Selon lui, l'homme politique qui prétend avoir agi avec de bonnes intentions et qui se dit impuissant face aux conséquences catastrophiques agit selon une éthique de la conviction, c'est-à-dire d'une manière incompatible avec la fonction politique. L'homme politique véritablement responsable, en revanche, ne connaît pas d'excuses. Il assume les conséquences de ses actes, et non seulement ses intentions.
Cet idéal wébérien a quasiment disparu aujourd'hui. Il a été remplacé par une culture de l'image : les personnalités publiques ne sont plus jugées sur leurs accomplissements, mais sur la manière dont elles se présentent. L'aisance médiatique, la résistance à la critique et la capacité à garder le sourire malgré les critiques sont considérées comme des vertus. Quiconque ne cède pas à la pression publique, qui se montre convaincant dans les émissions de télévision, qui gère avec succès les scandales – a gagné, indépendamment du bien-fondé des critiques. L'abstention, en tant que stratégie politico-culturelle, est depuis longtemps devenue socialement acceptable.
La radio Deutschlandfunk a précisément décrit ce mécanisme dans une analyse de la culture de l'erreur en politique : au lieu d'admettre leurs erreurs, les personnalités politiques ont tendance à les nier, à les minimiser ou, par une approche fragmentaire, à n'admettre que ce qui est déjà avéré. L'inversion des rôles de coupable et de victime est une autre tactique éprouvée : ceux qui sont critiqués se présentent comme la cible d'une campagne, et non comme des individus ayant commis des erreurs.
Le football comme sismographe : ce que les salaires des sélectionneurs nationaux révèlent sur la société
Aucun domaine n'illustre aussi clairement le passage de l'honneur au calcul économique que le football professionnel, et en particulier l'institution du sélectionneur national. L'évolution salariale liée à ce poste constitue un exemple quasi classique des changements structurels qui font que l'échec est aujourd'hui perçu différemment qu'auparavant.
Helmut Schön, sélectionneur de l'équipe nationale allemande pendant 14 ans, remportant le Championnat d'Europe en 1972 et la Coupe du Monde en 1974, gagnait environ 6 000 DM bruts par mois à son apogée – à une époque où un entraîneur de Bundesliga, en première division, percevait déjà 9 000 DM. Son successeur, Jupp Derwall, qui mena l'Allemagne au Championnat d'Europe en 1980 et à la deuxième place de la Coupe du Monde en 1982, avait un salaire annuel estimé à environ 100 000 euros (un montant encore nettement inférieur aux chiffres actuels, même en tenant compte de l'inflation). Franz Beckenbauer, sélectionneur de l'équipe d'Allemagne championne du monde en 1990, aurait quant à lui perçu environ 200 000 euros par an.
Puis survint le tournant. Jürgen Klinsmann, sélectionneur national depuis 2004, percevait déjà 2,5 millions d'euros par an, revenus publicitaires inclus. Joachim Löw gagnait entre 3 et 3,5 millions d'euros par an durant son long mandat. Hansi Flick, quant à lui, aurait perçu 6,5 millions d'euros par an en tant que sélectionneur national, un montant qui faisait de lui le sélectionneur le mieux payé au monde, soit plus du double du salaire de son prédécesseur, Joachim Löw, vainqueur de la Coupe du monde. Son successeur, Julian Nagelsmann, gagnerait environ 4,8 millions d'euros.
La comparaison avec les indemnités versées en cas d'échec est pour le moins révélatrice. Helmut Schön, qui a démissionné en 1978 après une Coupe du monde correcte mais désormais peu convaincante, a renoncé à un salaire qui, en valeur actuelle, équivaudrait à celui d'un cadre moyen bien rémunéré. Jupp Derwall a démissionné après l'élimination de l'Allemagne dès la phase de groupes de l'Euro 1984 – non sans une forte pression de la presse à sensation, mais il l'a fait. Sa démission ne lui a coûté que peu de choses matériellement à l'époque. La dimension symbolique, la perte de son poste, n'en était pas moins lourde, car la fonction elle-même n'était pas assortie de salaires se chiffrant en millions de dollars.
Hansi Flick, pourtant, après une défaite 4-1 contre le Japon – soit dit en passant, le pire résultat en 38 ans –, a insisté sur le fait qu'il était l'homme de la situation et ne voyait aucune raison de démissionner. Ce n'est que lorsque la DFB (Fédération allemande de football) a pris sa décision et limogé qu'il a quitté son poste, devenant ainsi le premier sélectionneur national de l'histoire de la DFB, longue de 123 ans, à être limogé plutôt que de démissionner. La question qui se pose n'est pas de savoir si Flick était une mauvaise personne. La question est plutôt : quel intérêt aurait-il eu à renoncer volontairement à un salaire annuel de 6,5 millions d'euros ? Même s'il n'était resté en poste que six mois de plus, cela aurait représenté un gain financier qu'il n'aurait jamais pu obtenir en tant qu'entraîneur de football ou manager de club sur le marché libre – du moins pas avec une telle certitude.
Philipp Lahm, ancien capitaine de l'équipe nationale et ancien président du comité d'organisation de l'Euro 2024, souligne également cet aspect structurel : il a publiquement critiqué le fait que le salaire d'un sélectionneur national, estimé entre 4,8 et 6,5 millions d'euros, soit tout simplement excessif et créant des incitations perverses. La demande d'un plafond à deux millions d'euros peut sembler sentimentale au premier abord, mais elle soulève une question économique cruciale : si le salaire dépasse largement ce que l'individu pourrait gagner sans occuper le poste, alors le simple fait de détenir ce poste devient l'objectif principal.
L'économie du maintien en poste : pourquoi les revenus élevés engendrent des incitations perverses
L'économie comportementale décrit précisément ce phénomène : plus l'écart est grand entre le revenu lié à un poste et celui qu'il pourrait générer ailleurs, plus la motivation à conserver ce poste à tout prix est forte. Cela vaut aussi bien pour les entraîneurs de football que pour les politiciens, les gestionnaires et tous les autres titulaires de fonctions publiques ou semi-publiques très bien rémunérées.
En économie, cette relation est décrite par la théorie de l'agence. Selon cette perspective, le titulaire d'une fonction est l'agent, agissant pour le compte d'un mandant – qu'il s'agisse du public, des actionnaires ou d'une association. Le problème survient lorsque les intérêts de l'agent divergent de ceux du mandant et que ce dernier ne peut contrôler pleinement les actions de l'agent. Dès lors, l'agent commence à agir dans son propre intérêt. L'intérêt personnel le plus évident est de conserver son poste, surtout si celui-ci s'accompagne d'une rémunération exceptionnelle.
Dans le contexte du système politique, cette analyse prend une dimension supplémentaire significative. Un député au Bundestag perçoit actuellement environ 12 000 € bruts par mois et, à compter du 1er juillet 2026, un peu plus, suite à une augmentation de 497 €, soit une hausse de 4,2 %, tandis que les fonctionnaires ne bénéficient que d'une augmentation de 2,8 %. Le salaire brut moyen d'un salarié à temps plein en Allemagne s'élève à environ 4 208 € par mois ; ainsi, un député gagne en quatre à cinq mois l'équivalent du salaire annuel moyen d'un salarié moyen. Par ailleurs, les régimes de retraite sont avantageux : en 2023, les dépenses totales consacrées aux pensions des personnalités politiques ont atteint 221,4 millions d'euros, soit une augmentation de 8,5 % par rapport à quatre ans auparavant.
Pour de nombreux politiciens aux qualifications limitées, leur mandat représente bien plus qu'un simple emploi : c'est un véritable mode de vie. Ceux qui exercent une profession politique depuis 15 ou 20 ans n'ont guère acquis de compétences professionnelles leur permettant d'obtenir les mêmes résultats en dehors du système politique. La démission ne serait donc pas seulement un acte symbolique d'acceptation des responsabilités, mais aussi une chute économique significative, les faisant basculer dans une catégorie de revenus inférieure.
Le problème de la médiocrité : qui occupe les postes publics ?
L'analyse aborde ici un point particulièrement délicat. Dans un marché qui fonctionne, les postes sont idéalement pourvus par les personnes les plus compétentes, car la concurrence et la transparence garantissent la qualité. Dans le système politique, mais aussi dans certains domaines de la gestion au sein des entreprises publiques et des organisations semi-privées, ces mécanismes ne fonctionnent que de manière limitée.
Les économistes désignent ce phénomène par le terme de sélection adverse : si les conditions d’un emploi (sécurité de l’emploi, statut social, rémunération supérieure à la moyenne sans évaluation claire des performances) sont particulièrement attractives pour les candidats qui ne pourraient obtenir des conditions comparables en concurrence directe, alors ces postes seront généralement pourvus par ces mêmes candidats. Des incitations extrinsèques importantes, sans évaluation claire des performances, attirent les personnes qui en ont désespérément besoin, et non nécessairement celles qui seraient les plus performantes.
Une étude de l'IZA sur les salaires des hommes et femmes politiques en Allemagne a révélé que les parlementaires peuvent gagner jusqu'à 40 % de plus que les cadres du secteur privé occupant des fonctions comparables, une fois pris en compte les revenus complémentaires. L'écart est encore plus marqué par rapport au revenu moyen. Le constat est ambivalent : d'une part, cette rémunération supérieure à la moyenne vise à attirer des personnes compétentes du secteur privé vers la politique ; d'autre part, elle assure également un niveau de vie confortable à celles qui ne possèdent pas ces compétences et qui n'atteindraient pas une position équivalente sur le marché du travail.
Cette observation n'est pas malveillante ; il s'agit d'une analyse économique objective. Ceux qui ont fait leurs preuves sur le marché libre, qui ont triomphé dans une véritable concurrence, trouvent plus facile de renoncer à une fonction publique. Pour eux, cette fonction est une option parmi d'autres, une contribution à la société, mais non le seul fondement de leur existence économique. À l'inverse, ceux qui savent qu'ils tomberaient dans l'oubli en dehors de cette fonction, qui soupçonnent qu'ils devraient se battre pour réussir sur le marché libre et que, même alors, ils n'obtiendraient pas un résultat comparable, s'y accrochent. Ils parlent. Ils minimisent la situation. Ils se perçoivent comme victimes d'une campagne de diffamation.
Dans de nombreuses démocraties occidentales, la classe politique est aujourd'hui largement socialisée par le biais du professionnalisme politique. Nombre de parlementaires n'ont pratiquement aucune expérience professionnelle en dehors de la politique. Ils intègrent le Bundestag par le biais des organisations de jeunesse des partis et du travail de circonscription, et y restent aussi longtemps que le système le permet. Leur savoir est un savoir politique : la connaissance des mécanismes politiques, des manœuvres de coalition et de la représentation médiatique. Leurs connaissances des entreprises, des processus de production, des relations techniques ou des réalités économiques sont souvent des connaissances spécialisées et acquises, et non un savoir fondamental issu de l'expérience.
L’économie comme miroir : les indemnités de départ à un million de dollars, une irresponsabilité institutionnalisée
Ce qui est vrai en politique trouve son pendant direct dans le monde des affaires – parfois même sous une forme encore plus radicale. L'évolution salariale des hauts dirigeants en Allemagne et dans le monde est un phénomène dont l'absurdité est difficile à surpasser.
Une étude d'Oxfam de 2025 a calculé que les salaires des PDG des 56 entreprises allemandes les plus rentables avaient augmenté de 21 % en termes réels au cours des cinq années précédentes, tandis que le salaire réel moyen de l'ensemble des salariés allemands n'avait progressé que de 0,7 % sur la même période. Les chiffres sont encore plus frappants à l'échelle internationale : les salaires des PDG ont bondi de 50 % entre 2019 et 2025, atteignant en moyenne 4,3 millions de dollars américains. Les PDG des entreprises cotées au DAX ont perçu en moyenne 6,9 millions d'euros en 2025 ; sept d'entre eux ont même touché plus de 10 millions d'euros.
Cette évolution a un impact direct sur la façon dont les individus réagissent à l'échec. Les PDG qui échouent bénéficient souvent d'une indemnité de départ conséquente. Peter Löscher, par exemple, a empoché plus de 17 millions d'euros lors de son départ anticipé de Siemens. Klaus Rauscher, l'ancien directeur de la société énergétique Vattenfall Europe, a perdu son poste suite à une série de dysfonctionnements dans des centrales nucléaires et a perçu 5,5 millions d'euros d'indemnités de départ. Axel Heitmann s'est initialement vu proposer une indemnité de départ de 9,2 millions d'euros, malgré l'installation de systèmes de sécurité privés aux frais de l'entreprise – un paiement auquel il a finalement renoncé lorsque l'affaire a été rendue publique. Plus récemment, le PDG de Vonovia, Rolf Buch, a fait la une des journaux lorsque des provisions de 7,3 millions d'euros ont été constituées en prévision de son départ anticipé.
Le système d'indemnités de départ a créé une structure d'incitation perverse : ceux qui échouent ne subissent aucune conséquence matérielle tant qu'ils restent du bon côté du système. Le risque personnel d'échec est réduit à presque zéro – du moins financièrement. La dimension morale, la conscience de l'échec et sa conséquence – la démission volontaire – sont structurellement découragées par ce système. Pourquoi partir volontairement quand rester garantit des droits à revenus supplémentaires et que, dans le pire des cas, un licenciement est amorti par des millions ?
Aux États-Unis, cette tendance est encore plus marquée. Entre 1978 et 2022, les salaires des PDG ont augmenté de 1 209 %, tandis que ceux des employés moyens n'ont progressé que de 15,3 % sur la même période. En 2022, les PDG gagnaient en moyenne 344 fois le salaire d'un employé moyen ; en 1965, ce chiffre était de 21. Si l'Allemagne ne s'est pas américanisée à ce point, la tendance est identique, comme le soulignent à juste titre les observateurs.
L’érosion de la honte : médiatisation, désinhibition sociale et fin du silence
Outre les incitations économiques, un autre facteur, moins souvent évoqué, entre en jeu : la transformation même de la sphère publique. Dans une société où la régulation de la honte s’exerçait directement au sein de la communauté – voisinage, village, corporation ou classe sociale –, le contrôle social était immédiatement palpable. L’individu croisait le regard de ceux devant qui il éprouvait de la honte. La communauté était réelle et présente.
Les médias de masse et les réseaux sociaux modernes ont transformé ce contact direct. L'indignation publique est aujourd'hui massive, rapide et bruyante, mais aussi anonyme, éphémère et abstraite. Elle n'affecte plus l'individu en tant que membre de la communauté, subissant le regard de ses semblables, mais en tant que personnalité médiatique, percevant l'indignation comme un phénomène extérieur. La réaction naturelle à cette forme de stigmatisation n'est pas la résignation, mais la résistance et le repli sur soi. Le phénomène d'inversion des rôles de bourreau et de victime, si fréquent dans les scandales politiques, s'inscrit précisément dans cette logique.
Dans le même temps, la médiatisation a engendré une forme de cynisme professionnel. Les consultants politiques, les stratèges en communication et les agences de relations publiques ont développé des techniques spécifiques pour survivre aux scandales : la stratégie du salami, les trous de mémoire sélectifs et les excuses stratégiques sans aveux substantiels. Cette professionnalisation de l’évitement de la honte a encore davantage délégitimé la démission volontaire. Démissionner signifie capituler, faire preuve de faiblesse ; dans la logique interne du système, cela est perçu comme une défaite stratégique, et non comme une démonstration de force morale.
À cela s'ajoute un profond changement de société dans la perception de l'autorité et du statut. Les décennies précédentes étaient marquées par des hiérarchies plus rigides, où la perte de statut entraînait un déracinement social. Aujourd'hui, la démission de la fonction publique s'accompagne souvent d'une compensation immédiate : publications, conférences, postes au conseil d'administration, missions de conseil. L'ancien chancelier rejoint le secteur privé. Le ministre déchu donne des conférences. L'entraîneur national limogé devient ambassadeur de marque ou expert. La honte est atténuée par la reconversion, et avec elle, l'incitation à une retraite digne.
Le principe de cohérence : ce qui distinguait les précédents titulaires de fonctions
Il serait erroné d'idéaliser le passé. Les époques précédentes ont également connu la soif de pouvoir, le copinage et le népotisme. Les démissions n'étaient pas toujours motivées par des intentions nobles, mais survenaient souvent sous la pression extérieure ou parce que le coût du maintien en fonction devenait prohibitif. Néanmoins, une différence structurelle existait, que des exemples concrets permettent d'illustrer.
Sepp Herberger, sélectionneur de l'équipe nationale allemande championne du monde en 1954, prit sa retraite en 1964, à un âge où, selon les critères actuels, il aurait pu rester sélectionneur plusieurs années de plus. Helmut Schön, vainqueur de la Coupe du monde 1974 et champion d'Europe 1972, quitta son poste avec discrétion et dignité après la Coupe du monde 1978. Jupp Derwall, champion d'Europe 1980, démissionna après l'élimination précoce de l'Allemagne à l'Euro 1984, même si de fortes pressions extérieures y contribuèrent. Leur point commun ? Ils quittèrent leur poste car, selon eux, la fonction exigeait quelqu'un de plus compétent. La tâche les dépassait.
Cette conscience – que le bureau me dépasse – est, du moins structurellement parlant, quasiment absente aujourd'hui. Au contraire, c'est l'inverse qui prévaut : je suis irremplaçable, je suis le seul capable d'occuper ce poste. Cette attitude narcissique n'est pas une caractéristique aléatoire de certains individus ; c'est une conséquence quasi inévitable du système d'incitations décrit. Quiconque perçoit plusieurs millions d'euros par an pour un bureau, qui a bâti toute sa vie autour de ce bureau, qui sait que sans lui, il sombrerait dans l'insignifiance économique et sociale, aura tendance à exagérer sa propre importance et son caractère indispensable.
La distinction établie par Max Weber entre l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité prend ici tout son sens. Le fonctionnaire moderne qui se maintient en fonction malgré un échec manifeste est guidé par une éthique de la conviction pervertie : il voulait bien faire, ses intentions étaient bonnes et, selon sa logique, aucune responsabilité réelle ne saurait lui être imputée quant aux conséquences négatives. L'éthique de la responsabilité, en revanche, affirme : vous avez engendré des conséquences dont vous devez répondre. Et reconnaître sa responsabilité signifie, dans le cas le plus extrême : la démission.
La dimension systémique : quand les structures remplacent la morale
Il serait trop simpliste et, au final, injuste de réduire la démission à un simple défaut de caractère individuel. Le problème n'est pas personnel ; il est systémique. Les structures actuelles engendrent systématiquement ce comportement, indépendamment des personnes occupant les postes concernés.
En science politique, les recherches sur les démissions politiques le confirment. Une analyse publiée dans un recueil d'essais sur ce sujet montre qu'en Allemagne, les démissions sont plus souvent motivées par des raisons politiques – c'est-à-dire des considérations stratégiques relatives à l'équilibre des pouvoirs – que par une prise de responsabilité personnelle. Les hommes et femmes politiques qui seraient réellement prêts à démissionner restent généralement en fonction tant qu'une démission risque de perturber l'équilibre au sein de la coalition. Le système se protège ainsi : la prise de responsabilité est structurellement entravée si elle déstabilise les structures de pouvoir.
La situation est similaire dans le monde des affaires. Les conseils de surveillance des grandes entreprises, censés exercer un contrôle, sont souvent étroitement liés à la direction. Si les réformes réglementaires ont réduit ce chevauchement au sein des conseils de surveillance des entreprises allemandes, le principe de protection mutuelle demeure structurellement ancré. Ils se connaissent, siègent dans les mêmes conseils et s'invitent mutuellement aux mêmes conférences. Au sein de ce réseau de favoritisme réciproque, toute demande de sanctions est perçue comme une trahison.
De plus, l'évaluation des échecs manque d'une culture de mesure cohérente. La question de savoir comment mesurer le succès ou l'échec d'une décision politique ou d'une stratégie de gestion est rarement formulée clairement et encore plus rarement suivie de manière systématique. Sans indicateurs précis, l'échec peut toujours être justifié : circonstances extérieures, problèmes structurels, prédécesseurs, marchés, UE, opposition… Ce manque de mesurabilité constitue une protection systémique intrinsèque pour ceux qui échouent, leur permettant d'échapper à toute conséquence.
La valeur économique de la démission : ce que les organisations perdent en restant
Cette constatation a des conséquences économiques souvent négligées. Conserver des dirigeants incompétents ou ayant échoué coûte cher, dans tous les secteurs. En entreprise, un PDG faible qui s'accroche au pouvoir entraîne des retards dans la mise en œuvre de mesures correctives, des opportunités stratégiques manquées, une baisse de la motivation des employés et, dans le pire des cas, une atteinte à la survie même de l'entreprise. Le coût du maintien en poste d'un PDG incompétent est structurellement plus difficile à mesurer que celui d'une indemnité de départ, mais il est bien réel et souvent considérablement plus élevé.
En politique, les dégâts sont encore plus difficiles à quantifier, mais structurellement, le constat est le même. Un ministre manifestement dépassé par les événements et dont les politiques ont manifestement échoué, mais qui reste en poste car le coût politique d'une démission semble trop élevé, continue de mettre en œuvre de mauvaises politiques. Les citoyens en subissent les conséquences, tandis que le fonctionnaire perçoit son salaire. Le fiasco des péages du ministre fédéral des Transports, Andreas Scheuer, qui a finalement donné lieu à des demandes de dommages et intérêts avoisinant le demi-milliard d'euros, en est un exemple frappant : Scheuer est resté en fonction, a persisté à clamer son innocence et refuse encore aujourd'hui d'assumer la moindre responsabilité.
L'économiste dirait : le système crée des incitations perverses, et les incitations perverses produisent des résultats sous-optimaux. La solution ne réside pas dans un appel au caractère des personnes impliquées ; faire appel au caractère à lui seul ne change rien en profondeur. La solution réside dans une architecture d'incitation différente. Cela implique des mesures de performance plus claires, des structures de rémunération davantage axées sur le risque, des mandats plus courts et sanctionnés de manière plus cohérente, et – peut-être le plus important – une réévaluation sociétale de la démission volontaire. Ceux qui démissionnent aujourd'hui sont souvent perçus comme des personnes qui ont succombé à la pression. Dans une culture politique et économique plus saine, la démission volontaire serait considérée comme une preuve de force et d'intégrité.
L'honneur comme facteur économique : le capital sous-estimé
Enfin, il est pertinent d'envisager la notion d'honneur sous un angle différent, non pas romantique, mais économique. L'honneur, appréhendé comme capital social et fiabilité institutionnelle, possède une valeur économique mesurable. Les systèmes où les responsables politiques assument leurs actes, où les échecs entraînent des conséquences et où la responsabilité est institutionnellement garantie, fonctionnent mieux que ceux où ce n'est pas le cas. Ils attirent des personnes plus qualifiées vers les fonctions publiques. Ils engendrent davantage de confiance. Et la confiance est la ressource la plus précieuse de toute organisation sociale.
L’érosion de la culture de la résignation n’est donc pas seulement un problème moral, mais aussi économique. Elle signale que le système a rompu le lien entre responsabilité et conséquences. Or, un système qui dissocie conséquences et responsabilité est instable à long terme. Il accumule les erreurs, dévalorise la compétence de ceux qui se comportent correctement et récompense une attitude que la génération précédente aurait simplement et sobrement qualifiée d’impudence.
Que l'on qualifie aujourd'hui l'impudence d'opportunisme, d'aléa moral ou de défaillance systémique du marché, le fond reste le même. Le résultat est identique : des personnes occupant des postes à haute responsabilité refusent d'assumer leurs échecs, car le prix à payer pour l'admettre est trop élevé et celui de la persistance trop faible. La question n'est pas de savoir si nous voulons ou devons revenir aux notions d'honneur des siècles passés. La question est de savoir comment construire des systèmes où la cohérence est à nouveau récompensée et où l'irresponsabilité a à nouveau un prix.
















