Pourquoi l'Europe se paralyse : l'anatomie de l'échec des réformes – Tout le monde le sait, mais personne ne change rien
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Publié le : 17 avril 2026 / Mis à jour le : 17 avril 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Pourquoi l'Europe se paralyse : l'anatomie de l'échec des réformes – Tout le monde le sait, mais personne ne change rien – Image : Xpert.Digital
Les dirigeants occultes de l'Europe : qui bloque réellement la réduction de la bureaucratie européenne ?
Le paradoxe de Bruxelles : pourquoi l’UE étouffe sous ses propres règles – et à qui profite-t-elle ?
Le double jeu de l'Allemagne : comment les États membres sabotent systématiquement les réformes de l'UE – lobbying, vetos et promesses non tenues
Pourquoi la montagne de réglementations à Bruxelles ne cesse-t-elle de s'alourdir, malgré les appels publics et massifs de tous les acteurs politiques à une réduction de la bureaucratie ? Le débat sur la réforme européenne est pris dans un paradoxe presque absurde : les dégâts économiques causés par la stagnation sont déjà mesurables, les solutions existent, et pourtant, structurellement, rien ne bouge. Il ne s'agit ni d'incompétence ni de simple hasard, mais du résultat d'un système toxique et parfaitement huilé. Un réseau complexe de protectionnisme national, une machine de lobbying toute-puissante, l'instinct de conservation de la bureaucratie et des tractations opaques en coulisses garantissent que les véritables réformes sont systématiquement étouffées dans l'œuf. Quiconque souhaite comprendre pourquoi l'UE est prisonnière de ses propres promesses doit examiner les mécanismes de pouvoir qui se jouent en coulisses. Cette analyse dissèque l'anatomie de l'échec des réformes européennes et révèle pourquoi les grandes entreprises, en particulier, profitent de la multiplication des réglementations, comment les États membres jouent un double jeu et pourquoi la rhétorique politique a depuis longtemps remplacé l'action concrète.
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Le débat sur la réforme européenne souffre d'un paradoxe singulier : le diagnostic est connu depuis des décennies, les solutions ont été décrites, le coût économique de la stagnation a été quantifié – et pourtant, structurellement, peu de choses avancent. Il ne s'agit pas d'un oubli. C'est le résultat d'un réseau complexe d'incitations institutionnelles perverses, de coalitions d'obstruction bien organisées et d'une économie politique qui transforme systématiquement les promesses de réforme en vaines paroles. Quiconque souhaite comprendre pourquoi l'UE, malgré toutes ces connaissances, fait le contraire de ce qu'elle promet, doit creuser plus profondément – dans les mécanismes de représentation des intérêts, dans la logique d'autoconservation bureaucratique et dans les réflexes de protection nationale des États membres.
La structure institutionnelle du problème
Avant de désigner des responsables, il est essentiel de comprendre la logique structurelle du système de l'UE. L'Union européenne n'est pas un État. Il s'agit d'un système de négociation à plusieurs niveaux où les décisions requièrent un consensus, ou à tout le moins une majorité qualifiée, des 27 États membres, du Parlement européen et de la Commission. Chacun de ces acteurs ne représente pas une préférence unique et homogène, mais plutôt un ensemble d'intérêts concurrents. Il en résulte un système extrêmement réfractaire aux changements structurels.
En science politique, ce phénomène est désigné comme le problème du veto : plus le nombre d'acteurs indépendants requis pour une réforme est élevé, plus la marge de manœuvre politique pour un changement effectif se réduit. Au sein de l'UE, les acteurs disposant d'un droit de veto sont légion. Chaque État membre, chaque groupe parlementaire, chaque groupe d'intérêt influent ayant accès à la Commission peut ralentir, affaiblir, voire bloquer complètement les projets de réforme. Dès les années 1960, l'économiste politique Mancur Olson a démontré que, dans de tels systèmes, des minorités bien organisées l'emportent systématiquement sur des majorités diffuses, car le coût du blocage est faible pour ceux qui bloquent, tandis que les bénéfices de la réforme sont trop diffus et mal organisés pour que les bénéficiaires puissent exercer une véritable contre-pression politique.
Premier obstacle : l'écosystème du lobbying à Bruxelles
Bruxelles est la deuxième ville au monde où le lobbying est le plus intense, après Washington. On estime qu'entre 25 000 et 30 000 lobbyistes, disposant d'un budget annuel d'environ 1,5 milliard d'euros, sont actifs à Bruxelles et œuvrent pour influencer la législation européenne en leur faveur. Près de 70 % d'entre eux représentent des intérêts économiques et corporatifs. En soi, cela ne poserait pas de problème : le lobbying légitime fait partie intégrante du processus démocratique. Le problème réside dans l'asymétrie structurelle : les lobbyistes industriels et financiers ont des ressources bien supérieures à celles des organisations de la société civile, des associations de consommateurs ou des syndicats.
L’influence décisive s’exerce non pas lors du processus parlementaire public, mais dès les premières étapes de l’élaboration législative. La Commission européenne, seule initiatrice des textes législatifs, collabore systématiquement avec des groupes d’experts – organes consultatifs qu’elle a mis en place pour contribuer à la rédaction des propositions. Selon une étude de LobbyControl et de l’Observatoire de l’Europe des entreprises, ces groupes d’experts présentent un déséquilibre structurel : les représentants des entreprises et les experts sectoriels y sont majoritaires, tandis que les universitaires indépendants et les représentants des consommateurs y sont sous-représentés. Ainsi, avant même d’être présentée au Parlement, une proposition législative a déjà été filtrée, favorisant les intérêts des acteurs économiques les mieux organisés.
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Le paradoxe : faire du lobbying contre la bureaucratie – et pour la bureaucratie en même temps
C’est là que réside un mécanisme subtil mais crucial. Le patronat dénonce publiquement la surréglementation – et à juste titre. Parallèlement, ce même patronat utilise les structures réglementaires existantes comme rempart contre les nouveaux concurrents. Les grandes entreprises peuvent gérer des exigences de conformité complexes ; les start-ups, les PME et les nouveaux entrants étrangers, souvent, en sont incapables. Pour les leaders du marché bien positionnés, la complexité réglementaire n’est donc pas seulement un problème, mais aussi un atout. Cela explique pourquoi les groupes de pression réclament bruyamment la déréglementation, tout en sabotant discrètement les projets de libéralisation concrets – par exemple, sur le marché intérieur des services – dès qu’ils menacent leur propre position.
Ce schéma est devenu particulièrement flagrant dans le domaine de la législation sur l'IA : LobbyControl et l'Observatoire de l'Europe des entreprises ont documenté en détail comment les géants de la tech ont dominé l'élaboration du code de conduite relatif à la réglementation de l'IA et empêché l'adoption de réglementations beaucoup plus strictes, tout en plaidant publiquement pour une législation européenne forte en la matière. Des cabinets de conseil présentant des conflits d'intérêts manifestes ont été mandatés par la Commission elle-même, et les entreprises technologiques ont bénéficié d'un poids disproportionné par rapport à la société civile.
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Le deuxième niveau d'obstruction : le réflexe protectionniste national des États membres
La résistance la plus profonde et la plus persistante à une véritable intégration au marché unique ne vient pas de Bruxelles, mais des capitales des 27 États membres. Les gouvernements nationaux à Bruxelles poursuivent structurellement une double stratégie : ils affichent publiquement leur engagement envers l’intégration européenne tout en bloquant des mesures concrètes de libéralisation qui affecteraient les marchés nationaux et des groupes d’électeurs politiquement importants.
L'exemple le plus classique est la directive européenne sur les services de 2006. La directive Bolkestein initiale aurait permis une libéralisation importante du commerce des services, avec des gains de prospérité significatifs pour les consommateurs et les entreprises de services tournées vers l'exportation. Cependant, l'Allemagne et la France, agissant de concert lors des négociations, ont obtenu une exemption de grande ampleur pour une large partie du secteur des services. Il en a résulté une directive qui mérite à peine son nom et dont la Cour des comptes européenne a constaté en 2026 qu'elle présentait encore 60 % des obstacles identifiés. En 2017, la Commission a tenté de renforcer l'application effective de la directive par le biais d'une procédure de notification. Cette proposition a été bloquée par les mêmes grands États membres et finalement retirée par la Commission.
Le problème de la surabondance : la surproduction comme protectionnisme
Un autre mécanisme systématiquement sous-estimé est celui de la surinterprétation. Lors de la transposition des directives européennes en droit national, les législateurs nationaux disposent d'une certaine marge de manœuvre. Celle-ci est souvent utilisée pour aller au-delà des exigences minimales de l'UE, conformément aux préférences nationales, ou pour ériger de facto de nouvelles barrières à l'entrée sur le marché sous couvert de mise en œuvre. L'Allemagne est particulièrement connue pour ce phénomène : le rapport annuel 2024 du Conseil national de contrôle de la réglementation révèle que le coût net de la mise en œuvre des directives européennes au niveau national a augmenté d'un milliard d'euros, les ministères nationaux ayant systématiquement outrepassé les normes minimales de l'UE.
L'aspect irrationnel de cette situation réside dans le fait que les États membres se plaignent ensuite publiquement du fardeau bureaucratique imposé par Bruxelles, alors même que leurs propres pratiques législatives y contribuent largement. En 2025, l'Association allemande des petites et moyennes entreprises (PME) a plaidé pour une obligation contraignante de « placage argenté » limitant les contributions nationales à un niveau défini. Jusqu'à présent, cette initiative est restée sans succès. Les administrations ministérielles de Berlin, Paris et Vienne préservent jalousement leur marge de manœuvre.
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La peur du rejet social
Une objection légitime, mais souvent instrumentalisée, à la libéralisation du secteur des services est la crainte du dumping social. Les syndicats, notamment dans les pays à hauts salaires comme l'Allemagne, la France et l'Autriche, redoutent qu'une libre circulation totale dans le secteur des services n'attire des travailleurs des États membres à bas salaires vers ce secteur, exerçant ainsi une pression à la baisse sur les salaires des employés nationaux. Cette crainte n'est pas totalement infondée sur le plan empirique : le marché unique européen facilite effectivement l'arbitrage social, c'est-à-dire l'exploitation stratégique des écarts de salaires et de normes sociales par les entreprises. Les syndicats s'appuient sur cet argument fondamental contre l'approfondissement du marché unique dans le secteur des services.
En 2025, la Confédération allemande des syndicats (DGB) a affirmé sans ambages que la stratégie pour le marché unique de l'UE s'attaquait aux normes nationales de protection et proposait une libéralisation radicale du secteur des services – une mesure que la DGB a qualifiée d'erronée. La proposition de la Commission relative à une loi sur la prévention des obstacles au marché unique, qui aurait permis à la Commission d'évaluer la proportionnalité des législations nationales avant leur adoption, a été perçue par les syndicats comme une résurgence de la directive controversée sur la notification et a été rejetée.
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Trilogue dans l'obscurité : comment des négociations opaques renforcent les intérêts des groupes de pression
Le troisième niveau d'obstruction : l'intérêt personnel institutionnel de la bureaucratie européenne
Un facteur systématiquement sous-estimé dans le débat public est l'intérêt propre de la bureaucratie européenne. La Commission européenne emploie environ 32 000 fonctionnaires et agents dans ses seules directions générales. Ces unités institutionnelles, comme toutes les bureaucraties, poursuivent leurs propres intérêts en matière de reproduction et d'expansion. La théorie du choix public, développée par James Buchanan et Gordon Tullock, décrit précisément ce phénomène : les fonctionnaires agissent rationnellement, et la rationalité, dans ce contexte, signifie maintenir et accroître leur propre influence institutionnelle, leur budget et leur pertinence.
Pour la Commission européenne, cela signifie concrètement que chaque direction générale élabore des réglementations dans son domaine de compétence, car c'est sa raison d'être institutionnelle. La DG Énergie réglemente l'énergie, la DG Action pour le climat réglemente l'action climatique et la DG Marchés financiers réglemente les marchés financiers. L'effet global de ces 27 organes de réglementation spécialisés est cumulatif : 1 456 nouveaux actes législatifs en 2025, malgré l'annonce publique par la présidente de la Commission de son intention de réduire la bureaucratie. Aucun fonctionnaire de la Commission n'agit activement contre son propre domaine de compétence, car cela affaiblirait sa position institutionnelle.
Le problème des silos : quand la main gauche ignore ce que fait la main droite
À cela s'ajoute le manque de coordination structurelle entre les directions générales. Chaque direction générale travaille en vase clos, dans son propre domaine de responsabilité. Les effets transversaux sur les autres domaines politiques sont systématiquement sous-estimés. L'ancien commissaire européen à l'Industrie, Günter Verheugen, avait déjà décrit ce problème : à Bruxelles, les spécialistes du droit de l'environnement, du droit commercial, du droit financier et du droit social négocient en parallèle, sans coordination suffisante quant à la compatibilité, voire la contre-productivité, de leurs propositions réglementaires respectives. Il en résulte une cacophonie réglementaire où l'ensemble est plus incohérent que n'importe quelle loi prise individuellement.
En 2025, l'ancien chancelier allemand Scholz a déclaré publiquement que, dans ce système, un gouvernement national ne peut souvent qu'éviter le pire, faute de savoir clairement qui, à Bruxelles, prend quelles décisions au sein de quels comités d'experts. Le système de législation déléguée permet à la Commission et à ses agences de prendre des décisions réglementaires ayant un impact concret considérable, sans procédure parlementaire complète. Sur les 1 456 actes législatifs adoptés en 2025, la part la plus importante – 1 196 – était précisément constituée de tels actes d'exécution. Il ne s'agit pas de transparence ; il s'agit d'une action réglementaire menée à l'insu du public.
Le quatrième niveau d'obstruction : Le trilogue comme usine à opacité
Un autre défaut systémique réside dans la procédure du trilogue, principal mécanisme d'accord entre le Parlement européen, le Conseil et la Commission. La plupart des actes législatifs majeurs de l'UE sont négociés dans leur forme finale lors de discussions informelles à trois, qui ne sont de facto pas publiques. Ni les comptes rendus ni les noms des négociateurs ne sont systématiquement publiés. En pratique, le Parlement européen n'accorde l'accès aux documents de négociation que sur demande et souvent avec un tel délai qu'un véritable suivi du processus législatif est impossible.
Ce manque de transparence n'est pas un simple problème technique ; il présente un avantage structurel pour les groupes d'intérêt bien organisés, disposant des ressources nécessaires pour cultiver un accès informel aux négociateurs. Les ONG, les associations de consommateurs et les petites entreprises sans bureau de lobbying à Bruxelles n'ont pas accès à ces canaux informels. Comme le souligne LobbyControl, cela transforme la démocratie européenne en une lobbyocratie dominée par l'économie.
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Le cinquième niveau d'obstruction : la rhétorique politique comme substitut à l'action
Un mécanisme plus subtil est à l'œuvre, rarement évoqué dans le débat public : l'instrumentalisation stratégique de la rhétorique politique en lieu et place de l'action. La réduction de la bureaucratie est un sujet qui fait l'unanimité ; chaque parti, chaque gouvernement, chaque président de commission proclame son engagement. C'est précisément parce que le sujet paraît si consensuel qu'il se prête idéalement à servir des intérêts très divers.
En 2025, le Verfassungsblog (Blog de droit constitutionnel) analysait avec précision ce que l'on pourrait qualifier de rhétorique bureaucratique : le discours sur la réduction des formalités administratives reste si vague qu'il trouve un écho dans tous les camps politiques et masque ses véritables intentions. Sous couvert de simplification, des objectifs politiques fondamentaux peuvent être poursuivis – tels que l'affaiblissement des normes de durabilité, des obligations de diligence raisonnable en matière de chaîne d'approvisionnement ou des droits à la protection des données – sans que la décision politique réelle ne soit dévoilée. Ursula von der Leyen utilise cette rhétorique avec brio : l'annonce d'une réduction bureaucratique sans précédent pour 2025, couplée à la création simultanée de 1 456 nouveaux actes législatifs, n'est pas un oubli, mais bien le fruit de cette logique de communication stratégique.
Carte des rapports de force : Qui veut quoi et pourquoi
| acteur | Position publique | Intérêt réel | mécanisme de résistance |
|---|---|---|---|
| Commission européenne (Commissaires) | Réduction de la bureaucratie, compétitivité | Maintenir le pouvoir institutionnel | Actes juridiques délégués, rhétorique omnibus |
| Directions générales de la Commission | simplification | Élargir sa propre sphère réglementaire | Règlement sur les silos, 1 196 lois d’application |
| Grands États membres (DE, FR) | pro-intégration | Protéger les marchés intérieurs | Plaqué or, exemptions de service |
| Petits États membres (NL, IE, LU) | Pro-libéralisation | arbitrage fiscal et réglementaire | Syndicat des marchés de capitaux de Blockade, EDIS |
| Grandes entreprises / lobby de l'industrie | déréglementation de la demande | Utiliser la réglementation comme barrière à l'accès au marché | Influence des groupes d'experts, lobbying en trilogue |
| Syndicats (CES, DGB) | Protéger les droits des employés | Blocage de la libéralisation des services | Pressions politiques sur les gouvernements nationaux |
| ONG / Organisations environnementales | Pacte vert | Empêcher la déréglementation des bus | campagnes de lobbying parlementaire |
| Secteur bancaire et financier national | Je soutiens fondamentalement l'union bancaire | Préserver les structures nationales | Bloquer EDIS, rejeter la connexion CMDI |
| Associations professionnelles (médecins, avocats, architectes) | normes de qualité | Les restrictions d'accès au marché demeurent | Faire pression contre la reconnaissance professionnelle mutuelle |
La carte des rapports de force révèle les objectifs de chacun : la Commission européenne (et notamment ses commissaires) affirme publiquement se satisfaire de la réduction de la bureaucratie et du renforcement de la compétitivité, mais son principal objectif est en réalité de maintenir son pouvoir institutionnel ; elle recourt aux actes délégués et à une rhétorique omnibus pour y parvenir. Les directions générales de la Commission promeuvent la simplification, mais visent avant tout à étendre leur propre sphère de compétence réglementaire ; leur mécanisme de résistance se manifeste par une réglementation cloisonnée et l’adoption de nombreux actes d’exécution (1.196). De grands États membres comme l’Allemagne et la France plaident publiquement pour une intégration accrue, mais cherchent en réalité à protéger leurs marchés nationaux et à se défendre par des mesures telles que la sur-intégration et les exemptions de services. De petits États membres comme les Pays-Bas, l’Irlande et le Luxembourg adoptent une position favorable à la libéralisation, mais défendent des intérêts en matière d’arbitrage fiscal et réglementaire et bloquent ainsi des initiatives telles que l’Union des marchés de capitaux ou le SEED. Les grandes entreprises et les groupes de pression industriels réclament la déréglementation, mais utilisent souvent la réglementation comme un obstacle à l’accès au marché ; leur influence est manifeste au sein des groupes d’experts et par un lobbying intense en trilogue. Les syndicats (CES, DGB) mettent l'accent sur la protection des droits des travailleurs, mais en réalité, ils visent à empêcher la libéralisation du secteur des services en exerçant des pressions politiques sur les gouvernements nationaux. Les ONG et les organisations environnementales militent publiquement pour la préservation du Pacte vert, s'opposent à une déréglementation généralisée et ont recours à des campagnes de lobbying parlementaire. Les secteurs bancaire et financier nationaux soutiennent généralement le syndicat bancaire, mais souhaitent maintenir des structures nationales ; ils bloquent l'EDIS et rejettent les alliances telles que la CMDI. Enfin, les ordres professionnels (médecins, avocats, architectes) défendent publiquement des normes de qualité, mais poursuivent l'objectif de maintenir les restrictions d'accès au marché et font pression contre la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles.
Le dilemme structurel fondamental : gains diffus, pertes concentrées
Le problème structurel le plus profond s'explique par un concept de politique économique fondamental : la libéralisation du marché unique engendre des gains diffus et des pertes concentrées. Les gains découlant d'un marché unique des services pleinement intégré – jusqu'à 2,5 % de croissance du PIB selon la Cour des comptes – sont répartis entre 450 millions de consommateurs et des millions d'entreprises. Chaque bénéficiaire individuel n'en retire qu'un faible avantage. Les pertes, en revanche, affectent des groupes bien définis et organisés : les monopoles nationaux dans les secteurs du notariat et de la pharmacie, les associations professionnelles nationales, les syndicats des secteurs nécessitant une protection et les banques nationales sans ambitions européennes.
Un groupe de perdants bien organisé est toujours plus puissant dans le processus politique qu'un groupe de gagnants dispersé et désorganisé, car le gain individuel est trop faible pour justifier les coûts d'organisation. Ce mécanisme constitue le fondement de la théorie du choix public et explique avec une précision troublante pourquoi trois décennies d'intégration au marché unique européen n'ont abouti qu'à si peu de résultats dans le secteur des services.
Le paradoxe de la communication de la Commission
Un dernier facteur, souvent négligé, réside dans la logique de communication interne de la Commission. Ursula von der Leyen, par sa gestion de la communication politique, a créé un piège : en faisant de la déréglementation la promesse centrale de son second mandat, elle s'assure un capital politique à court terme, tout en s'exposant à un problème de crédibilité difficile à résoudre. Les 27 directions générales continuent de légiférer, conformément à leur nature institutionnelle. Les textes législatifs omnibus constituent des simplifications réelles, mais modestes, dans des domaines spécifiques. L'écart entre les annonces et la réalité se creuse donc structurellement, et le prix politique à payer est une perte progressive de crédibilité.
Cette perte de crédibilité a des conséquences économiques bien réelles : les entreprises qui ne peuvent compter sur un cadre réglementaire stable freinent leurs investissements. Le Rapport sur le marché unique 2026 le documente précisément : un recul des investissements privés malgré les réformes annoncées. La promesse de réforme, si elle n’est pas tenue, peut elle-même devenir un frein à la croissance, car elle engendre une incertitude quant à la planification sans pour autant alléger le fardeau administratif.
Que signifierait une véritable réforme ?
Les réformes structurelles n'échouent pas par manque de connaissances. Elles échouent parce que, pour les principaux décideurs, le coût politique de l'action est supérieur à celui de l'inaction. Pour un gouvernement parisien, le risque de s'aliéner sa base syndicale avec la libéralisation du secteur des services est plus immédiat que les bénéfices économiques diffus qui ne se manifesteront que des années plus tard et pour tous. Pour un fonctionnaire de la Commission au sein d'une direction générale, la perspective de rationaliser son propre cadre réglementaire est liée à un affaiblissement de sa position institutionnelle.
Une véritable réforme exigerait trois éléments, structurellement extrêmement difficiles à mettre en œuvre : premièrement, un frein réglementaire contraignant assorti de véritables conséquences en cas de dépassement des soldes nets ; deuxièmement, une application cohérente et judiciaire du droit du marché intérieur existant, sans considération politique envers les grands États membres ; et troisièmement, une transparence radicale des procédures de trilogue et des groupes d’experts, rendant visibles les activités de lobbying informelles et donc susceptibles d’être contestées. Aucune de ces trois mesures n’est techniquement complexe. Toutes trois sont politiquement explosives – pour les intérêts qu’elles affecteraient. Voilà la véritable explication à la question de savoir pourquoi l’inverse de ce que tous considéraient comme juste se produit.




























