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La puissance exportatrice de la Chine et les divisions de l'Europe : comment l'UE est prise entre affirmation de soi et obstructionnisme interne

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Publié le : 19 juin 2026 / Mis à jour le : 19 juin 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

La puissance exportatrice de la Chine et les divisions de l'Europe : comment l'UE est prise entre affirmation de soi et obstructionnisme interne

La puissance exportatrice de la Chine et les divisions de l'Europe : comment l'UE se retrouve prise entre affirmation de soi et paralysie interne – Image : Xpert.Digital

La trahison à un milliard de dollars à Bruxelles : comment l’Espagne sabote la réponse européenne au choc chinois

3 000 euros moins cher que Volkswagen : le plan machiavélique de la Chine pour anéantir l’industrie automobile européenne

Le nouveau « bazooka commercial » de l'Europe : grâce à ce plan secret, l'UE veut stopper le déluge d'exportations de Pékin

L'économie européenne subit une pression sans précédent. Un « choc chinois » massif, subventionné par l'État, inonde le continent de voitures électriques, de panneaux solaires et de biens industriels à des prix que les fabricants nationaux ne peuvent tout simplement pas égaler. Tandis que Bruxelles tente de protéger le socle industriel européen par de nouveaux droits de douane et un arsenal commercial sans précédent, un problème fatal se profile au plus haut niveau politique : l'unité européenne s'effrite de façon dramatique. Des États membres comme l'Espagne font défection, s'engageant dans un double jeu fatal avec Pékin et sabotant les mesures de protection communes. Prise au piège de ce dilemme géopolitique, l'Allemagne, premier contributeur net de l'UE et pays exportateur traditionnel, est confrontée à la fin brutale de son modèle économique actuel. Cette analyse approfondie montre pourquoi la réponse de l'Europe à la puissance d'exportation chinoise exige bien plus que de simples droits de douane et comment le blocage interne menace l'indépendance stratégique de l'ensemble du continent.

Quand votre propre table vacille avant même que votre adversaire ne s'assoie

Le déséquilibre structurel : comment la Chine inonde systématiquement le marché mondial

Pour comprendre l'état actuel de l'économie européenne, il faut d'abord saisir l'ampleur de ce que les économistes appellent désormais sans équivoque le « choc chinois ». En 2025, la République populaire de Chine a exporté des marchandises pour une valeur record de 3 800 milliards de dollars américains, soit une hausse de 5,5 % par rapport à l'année précédente. Les exportations vers l'Allemagne ont à elles seules progressé de 10,5 %. Ce qui, à première vue, ressemble à de simples données commerciales, révèle, à y regarder de plus près, une attaque fondamentale contre le socle industriel de l'Europe.

Le schéma de cette offensive à l'exportation n'est pas fortuit. Depuis des années, la Chine recourt massivement aux subventions d'État pour promouvoir certains secteurs industriels, notamment les véhicules électriques, les éoliennes, les panneaux solaires et le matériel ferroviaire. Selon des études de l'Institut de Kiel pour l'économie mondiale, les subventions industrielles en Chine sont trois à neuf fois supérieures à celles des pays comparables de l'UE et de l'OCDE. Il en résulte une concurrence structurellement faussée : les fabricants chinois peuvent proposer des produits à des prix que leurs concurrents européens ne peuvent tout simplement pas produire de manière rentable sans aide de l'État. Dès le début du débat, une voiture électrique chinoise de BYD, après plusieurs baisses de prix, coûtait déjà environ 3 000 € de moins que le modèle équivalent de VW ID.3. Les panneaux solaires fabriqués en Chine sont 20 à 30 % moins chers que les produits européens.

La balance commerciale entre l'UE et la Chine a pris une tournure inquiétante. Pour chaque conteneur de marchandises de l'UE destiné à la Chine, on compte actuellement trois conteneurs et demi de marchandises chinoises destinées à l'UE. La situation est particulièrement dramatique dans le secteur automobile, fleuron du patrimoine industriel européen : les exportations de l'UE de voitures et de pièces automobiles vers la Chine ont chuté de 34 % en 2025 par rapport à l'année précédente, pour atteindre 16 milliards d'euros. Comparé au pic historique de près de 30 milliards d'euros atteint en 2022, cela représente une baisse de plus de 54 %, à seulement 13,6 milliards d'euros. Pour l'Allemagne, la Chine n'est plus que le sixième marché d'exportation de véhicules. La construction mécanique a supplanté l'industrie automobile comme premier secteur d'exportation vers la Chine – une mutation structurelle discrète qui révèle toute l'ampleur de la dépendance et de la vulnérabilité de l'Allemagne face à Pékin.

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Réponse de Bruxelles : entre réaction et calcul stratégique

L'Union européenne n'est pas restée passive face à cette évolution, mais elle n'a pas non plus agi avec la fermeté exigée par de nombreuses associations industrielles européennes. La première mesure concrète a été l'ouverture, en octobre 2023, d'une enquête antisubventions visant les véhicules électriques chinois. Cette enquête a conduit, dès octobre 2024, à l'instauration de droits de douane spéciaux progressifs, allant de 7,8 % pour Tesla à 35,3 % pour l'entreprise publique SAIC, en sus du droit de douane normal de 10 %. Ces droits de douane sont applicables pour une durée de cinq ans.

L'approche de la Commission européenne repose sur une logique de proportionnalité délibérée. Contrairement aux États-Unis, qui ont imposé un droit de douane général de 100 % sur les importations de voitures électriques chinoises, Bruxelles a opté pour une approche différenciée, en fonction de la volonté de coopération des constructeurs chinois et du préjudice avéré causé par les subventions. Cette différenciation est politiquement judicieuse car elle préserve la marge de négociation, mais elle soulève également la question de savoir si elle offre une protection suffisante.

Parallèlement, l'UE développe un éventail plus large d'instruments. La Commission européenne a travaillé jusqu'à mi-2026 sur des plans visant à étendre les mesures de défense commerciale à des secteurs industriels entiers, au lieu de les limiter à des produits ou entreprises individuels. Un nouveau mécanisme de protection sectoriel a pour objectif de permettre de protéger des industries entières, telles que la chimie, la métallurgie et les technologies propres, par des droits compensateurs. Dans le même temps, un droit de douane forfaitaire de trois euros sur les colis en ligne de faible valeur sera introduit à compter du 1er juillet 2026, afin de réguler le secteur florissant de la livraison directe aux consommateurs proposé par des plateformes chinoises comme Temu et Shein. Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, a résumé succinctement la stratégie de l'UE : non pas une approche conflictuelle, mais un rééquilibrage. Le commissaire à l'Industrie, Stéphane Séjourné, a quant à lui plaidé pour l'extension des droits de douane protecteurs à des secteurs entiers.

Début 2026, un compromis a également émergé dans le différend, jusque-là conflictuel, relatif aux droits de douane sur les véhicules électriques. La Commission européenne a présenté des lignes directrices permettant aux constructeurs chinois d'appliquer des prix minimaux pour leurs véhicules vendus en Europe, en lieu et place des droits de douane. Ces prix minimaux devaient correspondre soit au prix précédent, droits de douane inclus, soit au prix de vente de modèles comparables, non subventionnés, fabriqués dans l'UE. La Chine a salué cette initiative comme une évolution positive des relations commerciales.

Les instruments de pouvoir de l'UE : ce que Bruxelles a dans sa boîte à outils

Pour comprendre la politique commerciale européenne, il est essentiel de connaître l'éventail des instruments disponibles, car l'UE est loin d'être sans défense. Fin 2025, elle avait imposé 172 mesures antidumping et antisubventions, dont plus des trois quarts visaient des entreprises chinoises. Cet arsenal comprend des droits compensateurs classiques et l'exclusion des entreprises subventionnées des marchés publics, ainsi que des instruments de plus grande portée.

L’instrument anti-coercition (IAC), adopté en 2023, est considéré comme un outil de répression commercial européen. Il permet à l’UE de prendre des mesures de rétorsion contre les pays tiers qui exercent des pressions économiques sur certains États membres afin de les contraindre à modifier leur politique. Dix contre-mesures sont prévues, allant des restrictions à l’importation et des limitations d’investissement aux mesures de protection de la propriété intellectuelle. À ce jour, l’instrument n’a pas été utilisé, mais son effet dissuasif est déjà manifeste.

L’Instrument de passation de marchés internationaux (IPI) complète cet arsenal en permettant d’exclure les soumissionnaires de pays tiers des appels d’offres de l’UE ou de leur attribuer une note inférieure si ces pays n’accordent pas aux entreprises de l’UE un accès au marché comparable. Ce faisant, l’UE corrige une asymétrie qui a longtemps désavantagé les fournisseurs européens : les entreprises européennes participaient aux appels d’offres chinois dans des conditions difficiles, tandis que les entreprises d’État chinoises participaient sans entrave aux procédures de passation de marchés européens.

Par ailleurs, le règlement relatif aux subventions aux pays tiers autorise la Commission à bloquer les acquisitions d'entreprises ou à exclure les candidats ayant perçu plus de 50 millions d'euros d'aides de gouvernements non membres de l'UE au cours des trois dernières années. La Chine, quant à elle, a réagi à ces développements en lançant sa propre enquête sur les pratiques de l'UE en matière de contrôle des subventions, signe d'une intensification des tensions.

Sommet de juin 2026 : un programme ambitieux, un groupe divisé

Dans ce contexte, le sommet européen de Bruxelles en juin 2026 aurait pu constituer un moment historique. Le chancelier Friedrich Merz avait déjà réaffirmé son souhait de longue date que la réunion s'ouvre sur les questions économiques et de compétitivité. Bien que ses propos aient été formulés avec diplomatie, il n'a laissé planer aucun doute quant à l'orientation du débat : l'Europe ne pouvait ni ne devait rester les bras croisés face au non-respect des règles communes par d'autres pays, et elle devait se prémunir contre les distorsions engendrées par les pratiques commerciales étrangères. M. Merz s'était déjà rendu en personne à Pékin en février 2026, tout en insistant sur l'importance de relations commerciales libres et équitables.

Les États membres de l'UE s'accordaient largement sur le fait que le déséquilibre économique avec la Chine posait problème à long terme et qu'il était nécessaire d'agir. Outre les voitures électriques, les véhicules hybrides fabriqués en Chine devaient également être pris en compte dans les considérations tarifaires lors du sommet, afin de préserver la compétitivité des constructeurs européens. Même le gouvernement allemand, traditionnellement plutôt favorable à la Chine, avait adopté une position plus critique, tandis que la France et les pays baltes suivaient déjà cette voie depuis un certain temps.

Cela semblait ouvrir la voie à une véritable réponse européenne coordonnée. L'espoir était réel : avec la fin de la domination politique de Viktor Orbán en Hongrie, on sentait qu'une plus grande unité était à portée de main. Mais la suite des événements a une fois de plus révélé le dilemme structurel de l'unité européenne.

Sánchez comme frein : le double match de l'Espagne entre Bruxelles et Pékin

Celui qui a perturbé le sommet à deux égards n'était pas le dissident attendu venu de l'Est, mais le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez. Dès son arrivée, il a profité de l'occasion pour faire une déclaration devant les caméras, une prise de position que nombre de ses homologues ont perçue comme un sabotage : la Chine était un allié potentiel et l'Europe devait adopter une approche pragmatique dans ses relations avec Pékin. Il n'a pas condamné le dumping ni les distorsions des subventions publiques ; au contraire, il a employé une rhétorique de rapprochement qui a sapé le consensus laborieusement obtenu.

La position de Sánchez n'est pas spontanée, mais le fruit d'un changement de politique bilatérale délibéré. ​​Il s'est rendu en Chine à trois reprises en quelques années seulement et a positionné l'Espagne comme médiateur entre Pékin et Bruxelles. En avril 2026, lors de la visite de Xi Jinping, il a conclu 19 accords bilatéraux avec la Chine et annoncé un dialogue stratégique. Le contexte économique est clair : des entreprises chinoises ont investi des milliards en Espagne, notamment une usine de batteries CATL et une usine de production d'hydrogène vert par Envision. Avant le vote sur les droits de douane européens sur les voitures électriques chinoises, l'Espagne s'est abstenue lors de ce vote crucial, suite aux engagements d'investissement pris par Pékin. La stratégie de la carotte et du bâton employée par la Chine à l'égard des capitales européennes porte donc ses fruits, et l'Espagne en est l'exemple le plus frappant.

Ce qui rend cette dynamique si explosive, c'est sa dimension systémique. Lorsque la Chine récompense certains États membres de l'UE par des investissements et un accès à son marché afin de saper la politique commune européenne, elle crée une incitation structurelle à se soustraire au cadre collectif. Pékin n'a pas besoin de submerger les institutions européennes ; il lui suffit d'attirer dans son orbite un nombre suffisant d'États membres grâce à des offres bilatérales asymétriques pour créer un mécanisme de blocage à Bruxelles. Sánchez n'est pas le seul à adopter cette logique ; il n'est que l'acteur le plus visible d'un phénomène largement répandu.

Subventions injustes et surcapacités : le modèle économique à l'origine du boom des exportations

Pour comprendre le débat sur la politique commerciale au-delà des gros titres, il convient d'examiner les fondements structurels du modèle économique chinois qui génère l'afflux d'exportations vers l'UE. Depuis des années, la Chine mène une politique de soutien ciblé aux industries stratégiques, allant au-delà de ce qui est considéré comme une intervention étatique admissible dans les économies de marché occidentales. Les plans quinquennaux définissent des secteurs clés qui sont systématiquement promus par le biais de prêts à taux avantageux accordés par les banques d'État, de subventions directes, d'allégements fiscaux, de prix de l'énergie favorables et d'un soutien réglementaire.

Il en résulte un problème de surcapacité industrielle. Lorsque les entreprises subventionnées par l'État fonctionnent non pas selon une logique de profit dictée par le marché, mais plutôt selon des objectifs d'emploi et de croissance planifiés de manière centralisée, un volume de production supérieur à celui du marché intérieur se crée et doit être exporté vers le marché mondial. L'Europe a déjà connu ce phénomène avec les modules solaires, dont les prix ont été tirés vers le bas par la surproduction chinoise, à un niveau qui a contraint les fabricants européens à cesser leur production. Ce scénario se répète aujourd'hui avec les véhicules électriques, les éoliennes, l'acier et, de plus en plus, avec les machines et les produits chimiques.

Lors du sommet UE-Chine de Pékin en juillet 2025, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a affirmé sans équivoque que les relations commerciales entre l'UE et la Chine avaient atteint un tournant décisif ; l'approfondissement de la coopération s'était accompagné d'un creusement des déséquilibres, et la Chine devait désormais proposer de véritables solutions. De son côté, Xi Jinping a exhorté l'UE, lors de cette même réunion, à maintenir l'ouverture du marché du commerce et des investissements et à s'abstenir de toute mesure économique et commerciale restrictive – un appel qui illustre la profonde asymétrie dans la perception de ce conflit.

Le sommet UE-Chine de juillet 2025 a mis en lumière de profondes divisions : les déséquilibres commerciaux, la position de la Chine sur la guerre en Ukraine et les restrictions imposées aux exportations chinoises de matières premières critiques vers l’UE sont restés des points de désaccord non résolus. Parallèlement, le Parlement européen a adopté une résolution sur les restrictions chinoises à l’exportation de matières premières critiques, un élément souvent négligé de la stratégie de négociation chinoise : Pékin contrôle une part importante de l’approvisionnement mondial en terres rares et autres matériaux clés essentiels à l’industrie européenne et utilise cette dépendance comme moyen de pression.

 

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Budget de l'UE 2028-2034 : Pourquoi l'Allemagne lutte contre l'Espagne

Le conflit budgétaire : quand les contributeurs nets et les bénéficiaires s'affrontent

Le second fiasco du sommet de Bruxelles était aussi prévisible que politiquement explosif : la politique migratoire. Mais le conflit plus fondamental et de longue date qui le sous-tend est le différend concernant le budget de l’UE pour la période 2028-2034. Et dans ce différend, Sánchez et Merz sont sur des positions opposées.

Avec un déficit budgétaire de 13,1 milliards d'euros en 2024, l'Allemagne est le principal contributeur net à l'Union européenne, tant en valeur absolue qu'en pourcentage de son produit intérieur brut. Par habitant, elle arrive en tête avec un versement net de 157 euros. L'Espagne, quant à elle, figurait parmi les principaux bénéficiaires nets en 2024, avec un solde positif de 2,2 milliards d'euros. En avril 2026, le Parlement européen a voté le budget de l'UE pour la période 2028-2034, fixé à 1,27 % du revenu national brut de l'UE. Pour l'Allemagne, ce cadre financier pluriannuel ambitieux se traduit par une augmentation des contributions, tandis que pour l'Espagne, il implique une hausse des transferts sociaux – un conflit à somme nulle opposant deux parties clairement opposées.

Dans ce contexte, le scandale lié à l'utilisation par l'Espagne des fonds NextGenerationEU prend une tournure particulièrement grave. Selon les informations disponibles, le gouvernement Sánchez a détourné plus de dix milliards d'euros du programme de relance européen post-COVID-19 : en 2024, environ 2,38 milliards d'euros ont été versés au fonds de pension des fonctionnaires et aux compléments de pension minimum, et au moins 8,5 milliards d'euros supplémentaires auraient été alloués au système de sécurité sociale espagnol en 2025. Le ministère des Finances à Madrid a confirmé ces pratiques. La Commission européenne a examiné la légalité de ces détournements et a précisé que le versement des pensions courantes n'est généralement pas éligible au financement NextGenerationEU, tout en reconnaissant que les États membres pouvaient temporairement utiliser une partie de ces liquidités pour couvrir d'autres dépenses budgétaires.

La Fédération européenne des contribuables a qualifié cette affaire de scandale majeur. Pour la coalition des contributeurs nets menée par l'Allemagne, la pratique espagnole soulève un problème fondamental de confiance : ceux qui cofinancent des centaines de milliards d'euros de dette commune pour un fonds de reconstruction non destiné aux dépenses sociales courantes doivent pouvoir s'attendre à ce que les bénéficiaires respectent l'affectation convenue. Si, en revanche, des pays comme l'Espagne utilisent ces fonds à leur guise sans en subir les conséquences, un risque moral apparaît, compromettant la légitimité politique des futurs financements conjoints.

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Situation stratégique de l'Allemagne : la première économie dans une situation délicate

La situation actuelle est particulièrement difficile pour l'Allemagne, car le pays subit des pressions simultanées de plusieurs côtés. Première économie européenne et principal contributeur net au budget de l'UE, l'Allemagne supporte une part disproportionnée du fardeau financier de la solidarité européenne. Son économie, traditionnellement tournée vers l'exportation et historiquement très dépendante des exportations automobiles vers la Chine, est particulièrement touchée par la concurrence chinoise.

L'inversion des flux commerciaux dans le secteur automobile marque la fin d'une ère. En 2022 encore, la Chine figurait parmi les marchés les plus importants pour les constructeurs automobiles allemands. La chute de plus de 54 % des exportations de voitures en seulement trois ans est structurelle, et non conjoncturelle : les constructeurs chinois ont rattrapé et même dépassé l'avance technologique dans le domaine des véhicules électriques, tandis que les constructeurs allemands haut de gamme se sont trop longtemps accrochés au modèle du moteur à combustion et ont raté la transition vers l'électromobilité. Parallèlement, face à la concurrence des prix, leurs perspectives à moyen terme sur le segment grand public chinois sont inexistantes. L'analyse d'IW pour 2025 montre que le choc chinois se traduit par une contraction des exportations et une hausse simultanée des importations.

Pour Merz, il s'agit d'un exercice d'équilibriste en matière de politique étrangère. D'un côté, lors de sa visite en Chine en février 2026, il a tenu à souligner la coopération économique et à promouvoir le libre-échange. De l'autre, peu avant le sommet, il a déclaré que l'Europe ne resterait pas les bras croisés face à des violations des règles. Cette ambivalence ne relève pas d'une hésitation personnelle, mais plutôt d'une description fidèle du dilemme allemand : un découplage économique complet avec la Chine n'est ni réaliste ni souhaitable, mais une ouverture inconditionnelle n'est plus tenable compte tenu des conditions de concurrence systématiquement faussées.

La réponse stratégique de l'Europe : réduire les risques plutôt que découpler

Le principe directeur de la politique de l'UE à l'égard de la Chine est la réduction des risques, un terme forgé par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et désormais adopté par la plupart des États membres. Il désigne la volonté de réduire les dépendances critiques vis-à-vis de la Chine sans rompre fondamentalement les relations commerciales. Concrètement, cela se traduit par : des mesures de sauvegarde ciblées pour les industries stratégiques, la diversification des chaînes d'approvisionnement en matières premières critiques et en semi-conducteurs, et une ouverture simultanée au commerce et aux investissements dans les secteurs moins sensibles.

Cette stratégie repose sur une logique interne, mais aussi sur des limites. La Chine est à la fois partenaire, concurrente et rivale systémique, comme l'UE le décrit officiellement dans son approche stratégique depuis juin 2023. Le problème est que ces trois rôles ne sont pas toujours dissociables. Un investisseur chinois dans l'énergie solaire espagnole est également un acteur qui rend le gouvernement espagnol vulnérable aux influences sur la politique commerciale de l'UE. Une entreprise chinoise opérant dans les infrastructures européennes peut créer des dépendances potentielles qui dépassent le simple cadre des intérêts commerciaux.

La réponse institutionnelle de l'Europe reste prise dans le débat entre différents modèles. La France privilégie une approche de politique industrielle plus interventionniste, avec un contrôle étatique renforcé et des garanties plus ambitieuses. L'Allemagne, traditionnellement favorable au libre-échange, se tourne vers un protectionnisme sélectif face à l'érosion de son secteur industriel. Les pays d'Europe centrale et orientale valorisent les investissements chinois dans leurs économies en croissance. Quant à l'Espagne, comme cela a été démontré, elle poursuit une politique particulière de rapprochement bilatéral.

Conséquences pour l'industrie européenne : la transformation structurelle silencieuse

Ce qui est souvent occulté dans les déclarations diplomatiques et les débats sur la politique commerciale, c'est la réalité concrète qui se cache derrière les chiffres : fermetures d'usines, disparitions d'emplois, érosion des avantages technologiques. L'industrie solaire européenne a déjà été largement victime de la concurrence chinoise, un épisode que Bruxelles ne souhaite pas revivre avec les voitures électriques. L'industrie éolienne subit des pressions similaires.

Dans le secteur sidérurgique, l'UE et le Parlement européen se sont entendus provisoirement en avril 2026 sur un nouveau système de sauvegarde : les quotas annuels d'importation d'acier en franchise de droits seront ramenés à 18,3 millions de tonnes, soit environ 47 % de moins que le quota de sauvegarde de 2024, et le taux tarifaire applicable aux quantités excédant ce quota passera à 50 %. Cette mesure marque un tournant significatif vers une politique de sauvegarde et témoigne de la volonté de l'UE de réorienter ses priorités en matière de politique industrielle.

Dans le même temps, l'UE s'efforce de rendre sa production plus compétitive. Le cadre d'aides d'État à l'industrie propre (CISAF) vise à permettre aux États membres d'apporter un soutien accru à leurs industries sans enfreindre les règles de l'UE en matière d'aides d'État. Il s'agit d'une tentative pour éviter de se laisser distancer dans la course mondiale aux subventions qui oppose la Chine, les États-Unis et leur loi sur la réduction de l'inflation (Inflation Reduction Act) à d'autres acteurs.

Le vide laissé par Orbán et le nouveau fauteur de troubles

Le sommet de Bruxelles s'inscrivait dans un contexte important, marqué par les attentes liées au retrait politique de Viktor Orbán de Hongrie. Pendant des années, le Premier ministre hongrois avait bloqué les décisions de l'UE, atténué ses critiques à l'égard de la Chine et sapé l'unité européenne sur la question ukrainienne. Après sa démission et l'élection d'un nouveau gouvernement hongrois, la voie semblait désormais libre pour une plus grande cohérence.

Le sommet a révélé que le vide n'était pas comblé par l'unité, mais par un autre franc-tireur. Sánchez a involontairement assumé un rôle structurellement similaire, bien que pour des raisons politiques différentes. Orbán a agi sous l'influence d'un mélange de calculs autoritaires et nationalistes, ainsi que de sa proximité avec la Russie de Poutine. Sánchez, quant à lui, a agi en fonction des intérêts économiques de l'Espagne, de son affinité idéologique pour le multilatéralisme non occidental et du calcul politique intérieur visant à renforcer l'influence de son gouvernement minoritaire de gauche socialiste par une indépendance en matière de politique étrangère.

Ces deux schémas aboutissent au même résultat : l’UE est structurellement vulnérable aux droits de veto qui, par le biais de décisions prises à l’unanimité au sein du Conseil européen, confèrent aux États membres un pouvoir de blocage disproportionné. Tant que l’UE ne développera pas de procédures de décision à la majorité plus efficaces en matière de politique commerciale et ne mettra pas en place de mécanismes visant à réduire la dépendance économique bilatérale des États membres vis-à-vis de la Chine, ce problème persistera.

Entre commerce et géopolitique : pourquoi la réponse de l’Europe à la Chine exige plus que des droits de douane

Le débat sur la politique commerciale avec la Chine s'avère finalement insuffisant lorsqu'il se limite aux droits de douane et aux réglementations sur les prix minimaux. Ce qui est en jeu, c'est l'autonomie stratégique de l'Europe dans un ordre mondial multipolaire, où les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, remettent en cause, au moins partiellement, les alliances transatlantiques. La Chine est consciente de cette situation : l'appel lancé par Xi Jinping en avril 2025 à soutenir l'UE face aux pressions tarifaires américaines constituait une tentative habile de réorienter les relations UE-Chine sur une base anti-américaine.

Le fait que Pékin ait lancé cet appel au Premier ministre espagnol est significatif. Sánchez a été le premier chef de gouvernement européen à se rendre en Chine après l'annonce par Trump des droits de douane américains, devenant ainsi le catalyseur d'un rapprochement européen avec la Chine que Bruxelles refusait catégoriquement. L'Espagne a récemment exporté pour environ 7,4 milliards d'euros de marchandises vers la Chine, mais a importé pour 45 milliards d'euros de marchandises chinoises – un déficit commercial considérable qui n'est nullement compensé par les accords bilatéraux d'investissement, mais qui peut, en réalité, être structurellement aggravé par ces derniers.

Une stratégie européenne à l'égard de la Chine digne de ce nom doit donc aborder simultanément plusieurs niveaux : sécuriser les industries d'importance stratégique par le biais de la politique commerciale, réduire les dépendances vis-à-vis des matières premières et des technologies critiques, renforcer la capacité de décision institutionnelle de l'UE par le vote à la majorité, créer des incitations économiques positives pour les États membres afin de rendre les engagements bilatéraux d'investissement chinois moins attractifs, et enfin, une communication cohérente avec Pékin définissant des lignes rouges claires.

Un long chemin vers la maturité du commerce européen

Le sommet européen de Bruxelles en juin 2026 a démontré que l'Europe est encore loin de formuler une réponse véritablement cohérente et stratégiquement pertinente face au défi économique chinois. Les obstacles structurels sont bien réels : l'exigence d'unanimité pour les décisions stratégiques, les interdépendances économiques asymétriques des États membres, les traditions de politique industrielle différentes de Berlin, Paris, Madrid et Varsovie, et la capacité de la Chine à entraîner certains États membres de l'UE hors du cadre collectif par des propositions bilatérales.

Parallèlement, les instruments existent : l’arsenal antisubventions et antidumping de l’UE est vaste et de plus en plus utilisé. L’extension prévue à des mécanismes de protection sectoriels marque un changement de paradigme important. L’instrument anticoercition, à visée dissuasive, et la réglementation des prix minimaux pour les voitures électriques démontrent que Bruxelles est capable d’agir lorsqu’un consensus politique se dégage.

La question cruciale est de savoir si ce consensus peut être atteint si des pays comme l'Espagne poursuivent une contre-stratégie de rapprochement bilatéral, compromettant ainsi la marge de manœuvre de l'UE en matière de négociation collective. L'Allemagne, premier contributeur net et pays industrialisé le plus touché, porte une responsabilité particulière, mais aussi une tentation particulière : la combinaison de sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, des pressions internes en faveur de conditions d'exportation compétitives et du consensus européen patiemment maintenu crée une tension politique qui explique le discours prudent et déterminé de Merz. Le chemin vers une politique commerciale plus mature de l'Europe à l'égard de la Chine sera long et nécessitera à la fois un poids institutionnel accru et une confiance mutuelle renforcée.

 

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