Voici l'Allemagne : la souveraineté énergétique dans le réseau électrique ? Ce qui était autrefois une vente forcée se transforme désormais en un rachat coûteux
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Publié le : 5 février 2026 / Mis à jour le : 5 février 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Voici l'Allemagne : Souveraineté énergétique du réseau électrique ? Ce qui était autrefois une vente forcée se transforme désormais en un rachat coûteux – Image : Xpert.Digital
Contrôlées par des puissances étrangères au sein même de notre réseau ? Pourquoi des infrastructures critiques sont-elles entre des mains étrangères depuis 17 ans ?
Comment une décision de l'UE de 2009 coûte aujourd'hui des milliards aux contribuables
Le silence des élites : pourquoi la privatisation de nos réseaux n'a jamais été un problème
L'électricité arrive de la prise murale, mais à qui appartiennent les lignes qui la transportent ? Cette question, en apparence technique, touche au cœur même de la politique économique allemande actuelle et révèle un dilemme largement ignoré du grand public pendant près de vingt ans. Alors que l'Allemagne poursuit sa transition énergétique comme projet national du siècle, le cœur de cette transformation – les grands réseaux à haute tension, véritables « autoroutes de l'électricité » – n'est plus en grande partie entre les mains des Allemands. Ce qui fut salué en 2009 comme une libération et mis en œuvre comme une « vente forcée » sous la pression intense de la Commission européenne se révèle aujourd'hui être une erreur stratégique coûteuse.
La situation est paradoxale : pour démanteler les monopoles, Bruxelles avait autrefois fait pression sur le fournisseur d’énergie E.ON afin qu’il vende son réseau. Or, l’acheteur n’était pas un concurrent privé, mais l’État néerlandais, via son gestionnaire de réseau TenneT, pour un montant légèrement inférieur à un milliard d’euros à l’époque. Aujourd’hui, face au blocage des projets d’extension du réseau et à l’explosion des coûts d’investissement, ce sont les contribuables allemands qui sont mis à contribution. Le gouvernement fédéral prépare un rachat partiel, mais à une valorisation qui place désormais le réseau à plus de 13 milliards d’euros.
Mais il ne s'agit pas seulement d'argent. Il s'agit de souveraineté énergétique. Comment une nation industrialisée peut-elle fonctionner de manière indépendante lorsque des infrastructures essentielles sont contrôlées par des États étrangers (comme les Pays-Bas avec TenneT ou la Belgique avec 50Hertz) et des investisseurs financiers motivés par le profit ? Comment les décisions concernant l'extension des lignes de transport d'électricité peuvent-elles être prises non pas à Berlin, mais à La Haye ou à Bruxelles, en fonction de leurs ressources financières ?
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L'approvisionnement énergétique de l'Allemagne et la maîtrise de ses infrastructures critiques sont des éléments essentiels de son indépendance économique et politique. Pourtant, ces vingt dernières années, une situation s'est enracinée en Allemagne, passant largement inaperçue : une grande partie du réseau électrique à haute tension, les fameuses « autoroutes de l'électricité », n'appartient plus à l'État allemand, mais à des États étrangers et à des investisseurs financiers. Ce qui était autrefois une cession forcée imposée par Bruxelles s'est transformé en un coûteux rachat ou accord de cofinancement, contraignant le budget fédéral – et, une fois de plus, le contribuable allemand – à puiser dans ses réserves pour couvrir les erreurs politiques.
L'exemple de TenneT illustre ce phénomène : l'Allemagne acquiert une participation de 25,1 % dans TenneT Deutschland, la filiale allemande de gestion de réseau du groupe néerlandais TenneT Holding, pour 3,3 milliards d'euros. Cette acquisition se fait généralement par l'intermédiaire de la banque de développement publique KfW. Il s'agit d'une participation minoritaire assortie de droits de blocage, ce qui renforcera le lien entre le gouvernement fédéral et le financement et les décisions de l'opérateur de réseau. De plus, cette participation de 25,1 % devrait être conservée même lors de futures augmentations de capital, ce qui signifie que des milliards d'euros supplémentaires pourraient être injectés dans les années à venir.
Ce processus soulève une question fondamentale : la souveraineté de l’Allemagne est-elle réellement assurée si une part importante de son infrastructure énergétique est sous contrôle étranger ? Nous analysons ici de manière critique le contexte historique, l’évolution actuelle de la situation concernant TenneT et les autres gestionnaires de réseaux de transport d’électricité, les risques associés pour la souveraineté énergétique et les conséquences économiques. Enfin, nous nous interrogeons sur les objectifs que devrait atteindre une stratégie durable pour un réseau électrique allemand souverain et pérenne.
1. Comment une vente forcée s'est transformée en un rachat coûteux
Le différend actuel concernant TenneT ne peut être compris sans son contexte historique. Depuis 2009, un tiers du réseau de transport d'électricité allemand, et plus précisément le réseau à haute tension (entre 220 et 380 kilovolts), est sous contrôle étranger. L'acquéreur était TenneT, le gestionnaire du réseau électrique néerlandais, propriété de l'État. À l'époque, E.ON était contrainte de vendre une grande partie de son réseau, non pas de son plein gré, mais sous la forte pression de la Commission européenne. Cette dernière avait accusé E.ON d'abus de marché et de distorsion de concurrence, et avait exigé la séparation des activités de production et d'exploitation du réseau. Il en a résulté ce que l'on a appelé la « cession forcée » du réseau de transport.
La vente s'est conclue pour un peu moins d'un milliard d'euros. Pour les Pays-Bas, c'était une aubaine, le réseau électrique étant une infrastructure stratégique d'une importance capitale. Aujourd'hui, cependant, le gouvernement fédéral allemand entend débourser environ 3,3 milliards d'euros pour une participation de seulement 25,1 % dans TenneT Deutschland GmbH. En prenant cette participation comme référence, l'ensemble du réseau est valorisé à plus de 13 milliards d'euros. Ce qui était autrefois une vente forcée est ainsi devenu un rachat coûteux, voire surévalué, financé par le budget fédéral et, en fin de compte, par les consommateurs d'électricité via des redevances de réseau élevées.
Ce rachat ne vise pas à corriger une erreur, mais plutôt à stabiliser les conséquences d'une orientation politique initialement malavisée. Si la vente forcée d'actions en 2009 a été présentée comme un progrès vers la libéralisation des marchés et la protection de la concurrence, il est désormais évident que le coût de cette décision est très élevé, non seulement sur le plan financier, mais aussi en termes de flexibilité stratégique.
2. Quelle proportion de notre réseau est encore « allemande » ?
Pour bien saisir l'ampleur de cette dépendance, il est utile d'examiner le cas des gestionnaires de réseaux de transport d'électricité allemands. En Allemagne, il en existe quatre, chacun gérant une zone de réseau définie – et ils bénéficient d'une stricte protection territoriale : chacun est autorisé à transporter de l'électricité uniquement au sein d'une région spécifique, ce qui limite la concurrence au lieu de la favoriser.
Les acteurs concernés sont :
TenneT TSO GmbH
Propriétaire : L’État néerlandais, par l’intermédiaire du ministère des Finances à La Haye. TenneT n’est donc pas un investisseur privé, mais un instrument de la politique publique néerlandaise. TenneT exploite le plus grand réseau de transport d’électricité d’Allemagne, avec environ 14 000 kilomètres de lignes à haute tension, et joue ainsi un rôle central dans la mise en œuvre de la transition énergétique en Allemagne.
50Hertz Transmission GmbH
Propriétaires : Le groupe belge Elia (environ 77 %) et l’organisme allemand KfW (environ 23 %). Là aussi, une grande partie de l’exploitation du réseau est entre des mains étrangères : un acteur semi-public belge influence de manière décisive la distribution d’électricité dans l’est de l’Allemagne et dans certaines parties de la Saxe, du Brandebourg et du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
Amprion GmbH
Propriétaires : Un groupe d’investisseurs financiers allemands, comprenant des compagnies d’assurance, des fonds et d’autres investisseurs institutionnels. Bien qu’Amprion ne soit pas détenue par un État étranger, elle appartient à un groupe d’investisseurs recherchant avant tout la rentabilité et non nécessairement une politique énergétique stratégique.
TransnetBW GmbH
Propriétaire : EnBW, détenue en grande partie par le Land de Bade-Wurtemberg, ses communes et la KfW. TransnetBW est ainsi l’un des rares opérateurs de réseau détenus principalement par des autorités allemandes, ou plus précisément par des autorités régionales et locales – et donc aussi l’un des rares où le contrôle politique est le plus fort.
À qui appartient réellement notre réseau électrique ? La réponse va vous surprendre
Environ un tiers du réseau de transport d'électricité allemand appartient officiellement à l'État néerlandais, et un quart à l'État belge via le groupe Elia. Amprion et TransnetBW sont ainsi les derniers gestionnaires de réseau entièrement allemands, Amprion étant dominé par des investisseurs financiers. Le fait qu'une part aussi importante de nos infrastructures critiques soit entre des mains étrangères depuis 17 ans est resté largement tabou dans le débat public.
3. Souveraineté énergétique – Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
La souveraineté énergétique signifie qu'un État conserve la maîtrise des éléments essentiels de son approvisionnement énergétique. Cela inclut non seulement sa propre production d'énergie, mais aussi les infrastructures de réseau, les installations de stockage, les lignes de transport et le pouvoir de décision concernant leur construction, leur exploitation et leur extension. Si un État étranger ou un investisseur ayant des intérêts de politique étrangère influence de manière significative les modalités et les conditions de transport de l'électricité en Allemagne, la souveraineté énergétique s'en trouve de fait limitée.
En Allemagne, la situation est paradoxale :
D’une part, la « transition énergétique » est présentée depuis des années comme un enjeu stratégique pour la protection du climat, le leadership technologique et une politique énergétique indépendante. D’autre part, on a précisément vu se créer le type d’infrastructure où un tiers du réseau est exploité par un État étranger et un autre quart par un opérateur privé étranger.
La souveraineté énergétique, au sein d'un réseau complexe comme le marché européen de l'électricité, n'implique jamais un contrôle absolu. Elle signifie qu'un pays conserve la capacité de définir ses propres priorités en période de crise, de tensions politiques ou de décisions stratégiques telles que l'extension et la sécurité du réseau électrique, ou encore les relations commerciales. Cette capacité est toutefois limitée lorsque la planification, l'investissement et l'exploitation sont largement assurés par des acteurs étrangers.
4. Pourquoi la vente forcée de 2009 a-t-elle été possible ?
La vente forcée du réseau de transport d'E.ON n'était pas un événement fortuit, mais s'inscrivait dans une conviction profonde quant à certains principes du marché. À l'époque, la Commission européenne défendait l'idée qu'une séparation stricte entre la production et l'exploitation du réseau améliorerait la concurrence. E.ON était considérée comme « trop grande » et « trop puissante », et perçue comme un monopole ou un acteur potentiellement dominant sur le marché. La vente forcée visait donc à mettre en œuvre sa politique de concurrence.
Ce projet reposait sur l'hypothèse qu'un gestionnaire de réseau international privé, tel que TenneT, opérerait de manière plus neutre et efficace qu'une ancienne entreprise énergétique. La participation d'États étrangers ne posait pas de problème, car on estimait qu'un gestionnaire de réseau « neutre » serait plus à même de garantir l'intégration européenne et les échanges d'électricité. En réalité, cela revenait à confier un pilier central de l'infrastructure à un État étranger, sans débat suffisant sur les conséquences politiques.
Cette décision était l'expression de l'esprit politique de l'époque :
La croyance en la libéralisation, le marché et la concurrence était déconnectée de toute considération géopolitique. Des aspects tels que la dépendance stratégique, la sécurité nationale et la politique énergétique à long terme furent relégués au second plan. La crise énergétique qui s'ensuivit, la dépendance aux importations de gaz et la nécessité d'une transition énergétique rapide ont cruellement mis en lumière ce manque de vision politique.
5. Pourquoi ce rachat coûteux a-t-il lieu aujourd'hui ?
L'acquisition récente par le gouvernement allemand d'une participation de 25,1 % dans TenneT Deutschland, pour un montant d'environ 3,3 milliards d'euros, est officiellement qualifiée d'« investissement stratégique ». La justification officielle invoquée est l'expansion du réseau électrique. TenneT Deutschland exploite le plus grand réseau de transport d'électricité d'Allemagne, qui s'étend sur près de 14 000 kilomètres, et, dans le cadre de la transition énergétique, doit construire des milliers de kilomètres de nouvelles lignes électriques pour acheminer l'énergie éolienne du nord vers les centres de consommation du sud. Cette expansion, qui coûtera des milliards d'euros, sollicitera fortement les ressources financières de l'entreprise ainsi que sa capacité d'investissement.
Les Pays-Bas ont récemment considérablement ralenti l'expansion du réseau électrique allemand. Le groupe TenneT Holding, basé à Arnhem, était contraint de consolider sa situation financière et ne souhaitait plus assumer seul le risque d'une expansion massive et financièrement risquée du réseau. Du point de vue néerlandais, la situation était claire : la transition énergétique allemande est un projet allemand, mais une part importante des coûts d'infrastructure est supportée par une entreprise publique néerlandaise. Cette réticence à investir davantage en Allemagne a incité le gouvernement fédéral à intervenir de manière indépendante.
Le gouvernement fédéral allemand réagit en prenant une participation via la KfW. Il s'octroie ainsi un droit de veto sur des décisions stratégiques majeures, notamment en matière de politique financière, de plan d'affaires, de nomination et de révocation des dirigeants. De plus, il obtient une visibilité accrue sur la situation financière de TenneT Germany. Officiellement, cette prise de position est présentée comme un « renforcement de l'influence » et une « garantie du développement du réseau ». En réalité, il s'agit d'un aveu de culpabilité
Sans financement gouvernemental et sans pression politique, l'expansion du réseau ne sera plus possible.
6. Quel gouffre financier sans fond est en train d'être créé !
Racheter le produit coûte cher – non seulement une fois, mais définitivement.
L'acquisition de 25,1 % du capital de TenneT pour 3,3 milliards d'euros correspond à une valorisation de l'ensemble du réseau à plus de 13 milliards d'euros. Ce montant est largement supérieur à celui perçu par E.ON pour la vente du réseau en 2009. L'État fédéral est donc responsable non seulement en tant qu'opérateur de réseau, mais aussi en tant qu'investisseur. Les investissements sont réalisés par l'intermédiaire de la KfW et, par conséquent, financés en définitive par des fonds publics et des obligations d'État.
Cependant, les coûts ne proviendront pas uniquement du budget fédéral. Les frais de réseau, supportés en fin de compte par les consommateurs d'électricité, augmenteront. Un gestionnaire de réseau, qui doit renflouer ses caisses grâce aux bénéfices générés par ces frais, répercutera ces coûts sur les utilisateurs. Il en résulte un gouffre financier classique
L’État débourse des milliards pour l’investissement initial, mais reste en même temps dépendant des investisseurs privés et d’un État étranger qui reçoivent leurs parts et exigent le rendement escompté.
La différence avec la vente initiale est étonnante :
À l'époque, on prétendait que la privatisation et la concurrence permettraient de réduire les coûts. Aujourd'hui, l'État dépense des milliards pour garantir une expansion que les mêmes acteurs du marché sont censés réaliser dans les mêmes conditions. Les coûts ne diminuent pas, ils sont simplement redistribués : du désavantage concurrentiel initial aux budgets publics, et finalement aux prix de l'électricité.
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7. Pourquoi la science et les médias sont restés largement silencieux – et le restent encore
Un autre point de critique majeur concerne le manque d'intérêt de la part du monde universitaire et des médias. Pendant 17 ans, le fait qu'une grande partie du réseau allemand soit entre des mains étrangères est passé quasiment inaperçu. Le public s'est habitué à cette situation sans qu'aucun débat approfondi n'ait eu lieu sur ses implications politiques et économiques.
Pourquoi donc?
Plusieurs raisons peuvent être identifiées :
L’acceptation de la politique de l’UE comme « naturelle »
La Commission européenne et les gouvernements nationaux ont présenté la libéralisation et la séparation de la production et du réseau électrique comme un enjeu technocratique. Le débat s'est réduit au droit de la concurrence, aux structures de marché et à l'efficacité de la réglementation. Les questions stratégiques telles que la souveraineté, le contrôle politique et la sécurité nationale n'ont été qu'effleurées.
Complexité du sujet
Les structures institutionnelles, les relations de propriété et le rôle des frais de réseau sont difficiles à appréhender pour le grand public. Journalistes et universitaires peinent souvent à expliquer ces sujets clairement sans recourir à un jargon technique. De ce fait, ces questions sont davantage abordées dans les publications spécialisées et moins fréquemment dans les médias grand public.
Absence d'opposants politiques
Par le passé, le paysage politique était largement unanime quant à la perception de la libéralisation et de la concurrence comme un progrès. Les voix critiques soulignant les risques liés à la privatisation et à l'externalisation des infrastructures de réseau ont été largement ignorées dans les années 1990 et 2000. Ce n'est que récemment, avec la crise de l'approvisionnement énergétique et la transition énergétique, que ces questions ont refait surface – davantage comme un défi technique que comme une option politique.
Manque d'incitations à la recherche
Les incitations financières à la recherche sur la souveraineté énergétique et les infrastructures de réseau sont restées jusqu'à présent assez faibles. La recherche s'est davantage concentrée sur les technologies, la protection du climat et l'organisation du marché que sur les structures de propriété et les implications géopolitiques, ce qui a engendré un déficit d'information.
8. Pourquoi la question du contrôle des « autoroutes de l'électricité » n'a-t-elle pas été posée si longtemps ?
La question de savoir s'il est légitime que des États étrangers contrôlent nos « autoroutes de l'électricité » est cruciale, et pourtant rarement posée. Par le passé, le rôle des gestionnaires de réseau était perçu comme « neutre » et purement technique, alors même qu'ils sont en réalité des décideurs politiques en matière de politique d'infrastructures. Cette perspective technique a réduit le débat à la réglementation, aux coûts et à l'efficacité, reléguant au second plan la dimension politique du contrôle des infrastructures.
Par ailleurs, la politique énergétique de l'UE, appliquée depuis des années, a contribué à l'idée que les frontières nationales dans le secteur de l'énergie sont dépassées. L'idée qu'un réseau européen ne pourrait fonctionner que s'il était aussi privatisé et interconnecté internationalement que possible constituait un puissant argument politique. Dans cette optique, le rôle d'un État étranger en tant que propriétaire n'était pas présenté comme un risque, mais plutôt comme une garantie de « neutralité » et d'« intégration du réseau ». Le fait qu'un État étranger ait son mot à dire sur une grande partie des infrastructures de transport d'électricité allemandes était perçu non comme une perte de souveraineté énergétique, mais comme un prix nécessaire à payer pour le marché européen.
9. Pourquoi la souveraineté énergétique ne peut plus être un sujet tabou
La situation actuelle a pratiquement levé ce tabou. Divers événements ont clairement montré que la souveraineté énergétique n'est pas une question théorique, mais un enjeu central de sécurité et de politique industrielle
- La crise énergétique qui a débuté en 2022, déclenchée par la guerre en Ukraine et les sanctions ultérieures contre la Russie, a montré à l'Allemagne à quelle vitesse les dépendances peuvent se transformer en risques existentiels.
- La transition énergétique nécessite un développement massif du réseau électrique, dont l'infrastructure doit être contrôlée non seulement sur le plan technique, mais aussi financier et politique.
- L'importance croissante des cyberattaques, du sabotage et de l'influence géopolitique sur les infrastructures montre clairement que les opérateurs de réseau ne sont pas « simplement » des opérateurs techniques, mais des acteurs stratégiques.
Dans le même temps, il apparaît clairement que les Pays-Bas limitent de plus en plus leur volonté de financer l'extension du réseau électrique allemand. Le groupe TenneT est confronté à un vaste programme d'investissement s'étalant sur plusieurs décennies, dont le coût pour l'Allemagne et les Pays-Bas se chiffre en centaines de milliards d'euros. Les Pays-Bas ont déjà clairement indiqué en 2025 qu'ils ne souhaitent plus supporter seuls tous les risques. La recherche d'investisseurs et la participation annoncée d'investisseurs majeurs tels que le fonds souverain norvégien, les fonds de pension néerlandais et le fonds souverain singapourien GIC témoignent d'une volonté délibérée d'alléger la charge pesant sur l'État néerlandais.
L'Allemagne est donc confrontée à un dilemme :
Un développement massif du réseau est nécessaire, mais il requiert d'importants investissements financiers extérieurs. Parallèlement, cela accentue la confusion quant au contrôle politique de l'infrastructure. La question de la souveraineté énergétique se heurte à celle de la viabilité financière.
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10. Le rôle de la KfW et la participation fédérale
La prise de participation de l'État allemand dans TenneT via la KfW s'apparente moins à un rachat d'actions classique qu'à un investissement stratégique visant à garantir le contrôle politique et la stabilité financière. L'État souligne que son implication permet de sécuriser les investissements de plusieurs milliards d'euros nécessaires dans les années à venir et d'assurer la continuité des plans d'expansion du réseau. Il disposera d'un droit de veto sur des questions cruciales telles que la politique financière, le plan d'affaires et la nomination des dirigeants. De plus, l'État bénéficiera d'une visibilité complète sur la situation financière de l'entreprise.
Du point de vue réglementaire, cette évolution indique que l'hypothèse précédente – selon laquelle les réseaux se développeraient « d'eux-mêmes » grâce au marché – n'est plus tenable. Les capacités de financement des acteurs privés et étrangers sont limitées, et un encadrement politique est nécessaire pour atteindre des objectifs tels que l'expansion des réseaux, la protection du climat et la sécurité d'approvisionnement.
D'un point de vue critique, il convient toutefois de s'interroger sur les raisons pour lesquelles l'État n'assume que maintenant le rôle de copropriétaire, avec un prix d'achat de 3,3 milliards d'euros pour 25,1 % du réseau, valorisant ainsi ce dernier à plus de 13 milliards d'euros, après l'avoir vendu pour un peu moins d'un milliard d'euros en 2009. Cette opération intègre profondément l'État à la structure, non seulement politiquement mais aussi financièrement, sans pour autant lui conférer un contrôle total. Il s'agit toujours d'un modèle hybride mêlant intervention d'États étrangers, argent des contribuables allemands et investissement privé, au sein duquel la transparence politique s'amenuise.
11. Quelles alternatives seraient disponibles pour l'Allemagne ?
L'analyse critique de ce rachat coûteux soulève inévitablement la question des mesures alternatives que l'Allemagne pourrait prendre aujourd'hui et à l'avenir. Plusieurs options plausibles existent, qui ne s'excluent pas mutuellement mais qui ont des conséquences politiques et financières différentes :
Augmentation de la participation de l'État ou retour à la pleine propriété de l'État
L'Allemagne pourrait envisager de transférer la totalité, ou du moins la majorité, des éléments critiques de son réseau électrique – notamment ceux essentiels à la transition énergétique – au secteur public. Cette option est politiquement délicate car elle impliquerait un changement de paradigme par rapport à la privatisation, mais à long terme, elle pourrait se traduire par un contrôle politique accru et une moindre dépendance vis-à-vis des États étrangers et des investisseurs financiers.
Utilisation accrue des formes de propriété publique
Outre la participation de la KfW aux côtés d'investisseurs étrangers, il serait possible d'envisager la création d'entreprises d'infrastructures ou de réseaux électriques fédéraux, qui construiraient et exploiteraient de nouvelles lignes électriques dans le cadre de la transition énergétique. Ceci permettrait, en principe, un pilotage politique plus fort, sans pour autant nécessiter une refonte complète de la structure existante.
Participation accrue des structures municipales et étatiques
Les modèles existants, tels que ceux utilisés par TransnetBW ou certains segments des réseaux de distribution où les municipalités et les entreprises publiques interviennent, pourraient être étendus. Dans certains pays, il a été démontré que les structures municipales et publiques sont plus à même d'adapter la transition énergétique aux besoins des populations et des régions que les investisseurs purement axés sur le marché.
Maîtrise des coûts et objectifs politiques clairs
L'Allemagne pourrait conditionner la participation fédérale à des objectifs politiques clairs, tels que les priorités en matière d'extension du réseau, de maîtrise des coûts et de transparence. Le droit de veto pourrait servir à réduire les coûts de planification, à éliminer les retards inutiles et à garantir que l'extension du réseau profite non seulement aux investisseurs, mais aussi à l'industrie et aux ménages.
Parallèlement, ce débat doit mettre en lumière le fait qu'aucune voie n'est sans conséquences. Un retour complet à la propriété publique serait onéreux et comporterait de nombreux risques politiques. Toutefois, le maintien indéfini de la structure actuelle est tout aussi risqué, car il fragilise davantage la souveraineté énergétique et renforce la dépendance vis-à-vis des propriétaires et des marchés étrangers.
12. Pourquoi les politiques actuelles peuvent être critiquées comme étant « aveugles »
Les critiques formulées à l'encontre de ce rachat coûteux ne se limitent pas à une simple question de chiffres, mais soulèvent également un enjeu de responsabilité politique. Le fait qu'un tiers du réseau de transport d'électricité allemand soit resté sous contrôle néerlandais pendant 17 ans sans susciter de débat public d'envergure témoigne d'un manque d'attention politique et intellectuelle persistant à la question de la souveraineté énergétique. Les décideurs politiques se sont appuyés sur la réglementation et l'organisation technique de l'UE sans s'interroger sur les implications géopolitiques et stratégiques.
Cette même cécité se manifeste dans le fait que la décision de vendre TenneT a été traitée comme une simple « régulation technique du marché », tandis que la question de savoir si un État étranger devait contrôler un tiers des infrastructures allemandes a été à peine soulevée. La politique des infrastructures a été de facto déléguée à l'UE, aux autorités de régulation et aux investisseurs internationaux. Le débat sur la souveraineté énergétique est longtemps resté tabou, ne resurgissant qu'avec la crise et l'impératif d'extension du réseau.
Cette stratégie de rachat d'actions onéreuse témoigne donc moins d'une correction réussie que d'une tentative de masquer la prise de conscience tardive d'une erreur de jugement politique. Les critiques s'adressent par conséquent également aux responsables politiques qui n'ont pas mis en œuvre une telle stratégie avant la vente forcée d'actions en 2009.
13. De quoi l'Allemagne a besoin pour une souveraineté énergétique durable
Pour que l'Allemagne renforce sa souveraineté énergétique, une approche progressive est nécessaire, tant à court terme qu'à long terme. Un principe fondamental doit être le suivant :
les infrastructures critiques ne doivent pas être exclusivement entre les mains d'États étrangers ou d'investisseurs purement financiers, mais doivent rester politiquement et stratégiquement contrôlables.
À court terme, cela signifie :
Renforcement du contrôle politique via la KfW
La participation de l'État fédéral dans TenneT, 50Hertz et TransnetBW doit servir non seulement de mesure technique et financière, mais aussi d'instrument de contrôle politique. Le droit de veto doit être clairement axé sur la mise en œuvre du plan d'expansion du réseau et des objectifs climatiques, et non uniquement sur la stabilité financière.
Contrôle des coûts plus transparent
Les décideurs politiques doivent veiller à ce que les coûts de réseau ne soient pas simplement répercutés sur les consommateurs par le biais des frais de réseau, mais qu'il existe des règles claires et des plafonds. Le débat autour du « retour sur investissement en matière d'efficacité » des opérateurs de réseau et la question de leurs bénéfices réels doivent être menés avec plus de transparence.
À long terme, un réalignement plus fondamental est nécessaire :
Définition claire des infrastructures critiques
L'Allemagne doit définir quelles infrastructures sont considérées comme « critiques » et dans quelle mesure elles doivent rester publiques, ou du moins sous contrôle étatique. Une distinction claire entre infrastructures critiques et secteurs purement marchands permettrait de mieux cibler l'influence politique.
Modèles de financement à long terme
L'Allemagne a besoin d'un modèle de financement stable et à long terme pour l'extension de son réseau électrique, qui ne repose pas uniquement sur des investisseurs à court terme, mais plutôt sur une combinaison de fonds publics, de prêts KfW à taux réduit et d'opportunités de profit limitées. Le financement des infrastructures ne doit pas être détourné et transformé en simple opportunité d'investissement pour ceux qui recherchent des rendements.
Une dimension européenne plus forte avec un rôle national clair
Bien que l'Allemagne fasse partie d'un réseau européen, la dimension européenne doit être clairement distinguée du rôle national. La gouvernance politique des infrastructures doit être visible non seulement à Bruxelles, mais aussi à Berlin. La réglementation de l'UE ne doit pas être perçue comme la « fin du débat politique », mais plutôt comme un cadre qui doit être façonné politiquement.
14. Une vente forcée s'est transformée en un rachat coûteux – mais pas encore en un changement de stratégie réussi
Ce qui était autrefois une vente forcée est devenu un rachat coûteux, financé par le budget fédéral et par les redevances d'accès au réseau électrique prélevées sur les consommateurs. Le fait qu'un tiers du réseau de transport allemand soit sous contrôle néerlandais depuis 17 ans témoigne clairement d'une souveraineté énergétique limitée. Les récentes mesures prises par le gouvernement fédéral, notamment l'acquisition d'une participation de 25,1 % dans TenneT Deutschland et l'obtention d'un droit de veto, visent à atténuer cette limitation, mais ne constituent pas un changement de paradigme complet.
Le débat politique sur la souveraineté énergétique n'a que trop tardé. Les critiques formulées à l'encontre du coûteux programme de rachat d'électricité ne se limitent pas à une question de prix, mais relèvent également d'une question de responsabilité politique. L'Allemagne a l'opportunité de tirer les leçons du passé et d'élaborer une politique d'infrastructures qui concilie le contrôle des infrastructures énergétiques critiques avec les impératifs de financement et les dynamiques du marché. Saisir cette opportunité dépendra en définitive de la volonté des décideurs politiques de lever les tabous et de considérer la politique énergétique et des réseaux non comme un simple enjeu technique, mais comme une question centrale de souveraineté.
15. Qui était responsable de la vente forcée à cette époque ?
Deux acteurs sont principalement responsables de la vente forcée du réseau de transport d'E.ON en 2009 :
1. La Commission européenne et l'autorité de la concurrence
Le principal instigateur de cette situation était la Commission européenne, et plus précisément sa direction générale de la concurrence. La commissaire européenne à la concurrence, Neelie Kroes, soupçonnait E.ON d'influencer les prix du gaz et de l'électricité en Allemagne en exploitant sa position dominante sur le réseau de transport, faussant ainsi la concurrence. Dans le cadre d'une enquête pour pratiques anticoncurrentielles menée en 2008, E.ON a été contrainte de céder une partie de ses infrastructures afin d'éviter une lourde amende de plusieurs milliards d'euros.
- L'œuvre de Neelie Kroes n'est pas sans susciter des critiques. On peut en trouver un aperçu sur Wikipédia : https://de.wikipedia.org/wiki/Neelie_Kroes#Kritik
Pour éviter cette procédure, E.ON s'est engagée auprès de la Commission européenne à l'époque à vendre son réseau à haute tension (scindé en la société Transpower) à un concurrent – avant la fin de 2010. La Commission européenne a considéré cela comme un pas vers une meilleure séparation des activités du marché et une meilleure protection de la concurrence, justifiant ainsi la vente forcée comme une « concession » dans le cadre de la politique de concurrence.
Cela signifie que la responsabilité institutionnelle incombe principalement à la Commission européenne et à l'autorité de la concurrence, qui ont formulé l'obligation de vendre et l'ont fait respecter par des sanctions.
2. E.ON en tant que vendeur obligé
Sur le plan politique, la vente résultait d'une offre forcée de la Commission européenne, mais sur le plan opérationnel, elle devait être mise en œuvre par le groupe énergétique E.ON. La direction, alors menée par Wulf Bernotat, PDG d'E.ON, a accepté cette concession afin d'éviter l'amende pour pratiques anticoncurrentielles qui la menaçait.
Le conseil de surveillance d'E.ON a finalement donné son feu vert à la vente à TenneT, permettant ainsi à l'entreprise de finaliser la cession d'environ 10 700 à 11 000 kilomètres de réseau à haute tension pour près de 1,1 milliard d'euros. Cette décision place E.ON, en tant que vendeur, sous sa responsabilité, même si la motivation sous-jacente était clairement politique et concurrentielle (mandat de l'UE).
3. Le rôle de la politique énergétique et antitrust allemande
Techniquement, cette vente forcée s'inscrivait également dans la politique énergétique allemande, ou plus précisément dans celle du gouvernement fédéral de l'époque, qui, dans les années 2000, avait promu la stricte séparation de la production et de la distribution d'électricité (dégroupage, conformément à la loi sur l'industrie énergétique). L'Agence fédérale des réseaux et l'autorité de régulation ont supervisé la mise en œuvre de ce dégroupage, mais n'ont pas cherché à empêcher la vente à un opérateur public étranger.
En bref:
- Principalement responsable du caractère obligatoire de la vente : la Commission européenne, représentée par la commissaire à la concurrence Neelie Kroes.
- La société énergétique allemande E.ON, sous la direction de Wulf Bernotat, était responsable opérationnellement de la vente à TenneT.
- Politiquement ancrée dans les politiques de libéralisation et de démantèlement allemandes et européennes des années 2000, qui ont permis à un tiers du réseau de transport allemand de passer sous la tutelle de l'État néerlandais.
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