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Les forces armées allemandes renoncent à Palantir et examinent des alternatives : Almato (Stuttgart), Orcrist (Berlin) et Chapsvision (Paris)

Les forces armées allemandes renoncent à Palantir et examinent des alternatives : Almato (Stuttgart), Orcrist (Berlin) et Chapsvision (Paris)

Les forces armées allemandes renoncent à Palantir et étudient d'autres solutions : Almato (Stuttgart), Orcrist (Berlin) et Chapsvision (Paris) – Image : Xpert.Digital

Carton rouge pour Palantir : pourquoi les forces armées allemandes refusent le géant américain des données

L'OTAN dit oui, l'Allemagne dit non : le différend risqué autour du logiciel Palantir

Un risque de sécurité trop important : c'est pourquoi les logiciels américains ne sont pas autorisés dans le cloud des forces armées allemandes

La décision a été prise en une seule phrase concise, mais ses implications marquent un tournant décisif dans la politique de sécurité européenne. Les forces armées allemandes (Bundeswehr) ont clairement rejeté la proposition du géant américain des données Palantir concernant la construction de son cloud militaire. Non pas un manque de compétences technologiques, mais une profonde préoccupation pour la sécurité nationale : le modèle opérationnel de l’entreprise de la Silicon Valley permet un accès trop large à des données militaires hautement sensibles. Au lieu de devenir dépendante des géants technologiques transatlantiques, l’Allemagne amorce désormais une révolution numérique. Avec Almato (Stuttgart), la start-up berlinoise Orcrist et ChapsVision (Paris), trois concurrents européens sont en lice pour remporter l’un des contrats informatiques les plus stratégiques du pays. L’enjeu : des milliards d’euros d’investissements, la lutte contre la puissance des algorithmes et une question fondamentale : à qui confier le système nerveux numérique de notre défense en temps de crise ?

Les forces armées allemandes refusent Palantir

Quand les données deviennent une arme – la défense numérique de l’Europe commence par un refus

Le vice-amiral Thomas Daum, inspecteur du cyberespace et de l'espace informationnel des forces armées allemandes, a résumé avec concision une décision stratégique majeure : « Je ne vois absolument pas cela se produire pour le moment. » Il faisait référence à l'utilisation du logiciel de la société américaine d'analyse de données Palantir Technologies pour le projet de cloud militaire des forces armées allemandes. Ce qui apparaît de prime abord comme une décision pragmatique en matière d'acquisition est, en réalité, le symptôme d'un profond bouleversement de la politique de sécurité européenne : un éloignement de la dépendance technologique vis-à-vis de son partenaire transatlantique et une affirmation de la souveraineté numérique. Trois concurrents européens – Almato (Stuttgart), Orcrist (Berlin) et ChapsVision (Paris) – sont désormais en lice pour l'un des contrats informatiques les plus stratégiques de l'Allemagne.

Au cœur du problème : qui détient le pouvoir ?

Le rejet de Palantir par les forces armées allemandes ne saurait se réduire à de simples stéréotypes anti-américains. Il repose sur un problème de sécurité structurel et concret, que Daum a nommé : le modèle opérationnel. À l'OTAN, ce sont les employés de Palantir eux-mêmes qui exploitent le logiciel ; ils sont de fait au cœur du système de données militaires et ont accès à des informations hautement sensibles. Si les forces armées allemandes s'intéressent aux fonctionnalités de la plateforme Palantir, il est inconcevable, comme l'a expliqué Daum dans l'interview accordée au Handelsblatt, d'accorder aux employés de cette entreprise un accès aux données nationales.

Cette objection soulève un point crucial de l'architecture de défense moderne. Les systèmes de cloud militaire ne sont pas des systèmes informatiques d'entreprise classiques. Ils traitent des informations classifiées à différents niveaux de confidentialité, allant de VS-NfD (classifié – usage officiel uniquement) à VS-Vertraulich (confidentiel) et jusqu'aux niveaux de classification les plus élevés. L'Office fédéral de la sécurité de l'information (BSI) impose des exigences techniques et organisationnelles strictes à ces systèmes, et un principe fondamental est le contrôle total de l'accès aux données par les agences gouvernementales. Aucune entreprise privée, quelle que soit sa nationalité, ne peut se voir accorder un accès non contrôlé au système nerveux des forces armées allemandes.

Palantir a rejeté les critiques, soulignant que les clients pouvaient installer et utiliser le logiciel sans la présence sur site de ses employés. Cependant, cette affirmation passe à côté du problème : le modèle opérationnel de l’OTAN est différent, et c’est précisément ce modèle – avec des opérateurs internes au sein des systèmes militaires – que rejette la Bundeswehr. La déception de l’entreprise est compréhensible : selon un porte-parole de Palantir, un tel contrat aurait été déterminant pour ses activités en Allemagne.

Palantir : une entreprise prise entre le pouvoir des données et les controverses politiques

Pour comprendre les implications de la décision des forces armées allemandes, il convient d'examiner le dossier du candidat débouté. Palantir Technologies a été fondée dans la Silicon Valley en 2003, principalement par le milliardaire allemand et visionnaire des technologies Peter Thiel. Initialement développée pour la CIA afin de suivre les transactions financières des réseaux terroristes, la société a depuis considérablement étendu ses technologies d'analyse. Ses plateformes traitent des données géospatiales satellitaires, des données biométriques, des rapports de renseignement et des enregistrements téléphoniques pour fournir une connaissance situationnelle en temps réel. Cela permet à Palantir non seulement d'analyser, mais aussi d'évaluer en temps réel les cibles militaires potentielles.

Sur le plan financier, l'entreprise connaît une croissance impressionnante : au quatrième trimestre 2025, Palantir a vu son chiffre d'affaires atteindre 1,41 milliard de dollars, soit une hausse de 70 % par rapport à l'année précédente. Pour l'ensemble de l'année 2025, le chiffre d'affaires s'est élevé à 4,48 milliards de dollars. Pour 2026, la direction prévoit un chiffre d'affaires compris entre 7,18 et 7,20 milliards de dollars. Avec une capitalisation boursière d'environ 289 milliards d'euros en avril 2026, Palantir figure parmi les entreprises technologiques les plus valorisées au monde.

Ce succès boursier s'accompagne d'une intégration de plus en plus étroite avec l'appareil de sécurité américain. Fin juillet 2025, le Pentagone a signé avec Palantir un accord-cadre d'une valeur totale pouvant atteindre dix milliards de dollars sur dix ans. Cet accord regroupe 75 contrats individuels et fait de facto du logiciel Palantir le système d'exploitation standard pour des domaines clés des forces armées américaines, allant du traitement de l'information sur le champ de bataille et de la logistique de la chaîne d'approvisionnement en armement à la gestion du personnel. Parallèlement, l'Agence OTAN de communication et d'information (NCIA) a acquis le MSS NATO (Maven Smart System), qui fournit une aide à la décision basée sur l'intelligence artificielle aux commandants. Cette acquisition a été l'une des plus rapides de l'histoire de l'OTAN : seulement six mois se sont écoulés entre l'évaluation initiale des besoins et l'attribution du contrat.

C’est précisément cette dynamique – la fusion profonde d’une entreprise privée avec les structures de sécurité étatiques – qui inquiète les observateurs européens. Les critiques parlent de « privatisation de la souveraineté » : les décisions relatives aux objectifs militaires et aux mouvements de troupes sont de plus en plus souvent prises par des algorithmes non pas contrôlés par le commandement militaire, mais par une entreprise privée dont le fondateur défend des convictions politiques difficilement compatibles avec les idéaux démocratiques européens. Une fois installée, la dépendance au logiciel Palantir est quasiment irréversible – et c’est là que réside le véritable risque stratégique pour les États souverains.

Les trois challengers : la réponse européenne à la Silicon Valley

Au lieu de s'appuyer sur la plateforme américaine éprouvée mais controversée, les forces armées allemandes ont sélectionné trois entreprises européennes pour une évaluation, dont les logiciels seront testés durant l'été 2026 – une décision d'attribution de contrat étant attendue d'ici la fin de l'année.

Almato (Stuttgart) : Intelligence sémantique issue du Mittelstand allemand

Almato, dont le siège social est à Stuttgart, est une filiale du groupe informatique allemand Datagroup. Parmi les trois candidats, c'est l'entreprise la plus établie, comme en témoigne un atout majeur : Datagroup est le premier fournisseur à détenir la certification BSI pour un cloud privé géré dédié à la défense VS-NfD. Cela signifie que l'infrastructure est déjà conforme aux exigences de sécurité allemandes les plus strictes, une condition essentielle pour toute utilisation militaire.

Le produit phare est la plateforme de données sémantiques Bardioc, qui transforme les ensembles de données non structurés en informations exploitables et contextualisées. Bardioc s'appuie sur des technologies sémantiques de pointe, l'analyse de données basée sur l'IA et l'apprentissage automatique pour identifier les tendances et les anomalies dans les ensembles de données dès les premières étapes. Cette capacité de reconnaissance automatique de modèles dans des ensembles de données hétérogènes est particulièrement précieuse pour les applications militaires et de renseignement. La plateforme peut être déployée en mode SaaS (Software-as-a-Service) dans un cloud de défense ou sous forme de solution conteneurisée pour les installations sur site — un avantage de flexibilité particulièrement pertinent pour les environnements sensibles à la sécurité.

Orcrist Technologies (Berlin) : Renseignements situationnels issus de l'écosystème des start-up

La start-up berlinoise Orcrist Technologies représente le type plus jeune et plus agile des entreprises européennes de technologies de défense. Avec une équipe de 11 à 50 employés, elle est considérablement plus petite que ses concurrents, mais s'est concentrée sur un créneau stratégique clair : la connaissance situationnelle en temps réel et la fusion de données de capteurs grâce à l'IA.

La plateforme d'Orcrist structure des millions de points de données non ordonnés pour offrir une vision globale, actualisée et précise de la situation. L'entreprise se définit comme une « société de technologies de défense des données » et opère à la croisée des chemins entre technologie et aide à la décision militaire. Dans un rapport stratégique de 2026, Orcrist était présentée comme un « acteur clé de la domination européenne de l'information », facilitant la fusion des renseignements grâce à l'IA sur le champ de bataille. Cette compétence fondamentale est essentielle pour un cloud militaire moderne conçu pour intégrer les informations provenant de sources diverses et de réseaux de capteurs.

Le risque avec Orcrist réside dans sa taille : une jeune entreprise est naturellement plus exposée aux risques d’échec et peut avoir des difficultés à gérer rapidement une commande importante. Cependant, les start-ups sont souvent plus innovantes, agiles et disposées à développer des solutions sur mesure que les grandes entreprises aux gammes de produits rigides.

ChapsVision (Paris) : Le « Palantir français » conforme aux normes européennes de protection des données

ChapsVision, société parisienne, est surnommée à juste titre le « Palantir français ». Elle propose une plateforme complète, basée sur l'IA, pour l'analyse de données massives, le renseignement en sources ouvertes (OSINT), le renseignement prédictif et l'IA au service de la défense souveraine. Leader européen du traitement des données et de l'IA opérationnelle, ChapsVision compte déjà parmi ses clients des acteurs clés des secteurs public et militaire français.

En septembre 2025, ChapsVision a conclu un partenariat stratégique avec Alcatel-Lucent Enterprise afin de proposer aux entreprises et aux administrations européennes une alternative aux solutions cloud américaines. Ce partenariat se concentre initialement sur la France et l'Allemagne, ce qui témoigne de l'importance stratégique que ChapsVision accorde au marché allemand. Par ailleurs, sa collaboration avec l'intégrateur de systèmes Capgemini souligne son ambition de devenir un partenaire de confiance pour les institutions gouvernementales.

ChapsVision insiste explicitement sur la souveraineté de son infrastructure : la plateforme est conçue pour fonctionner dans des environnements classifiés et non classifiés et repose sur une architecture modulaire et évolutive, adaptable aux exigences de sécurité spécifiques des forces de l’ordre. Ce faisant, l’entreprise répond directement à la principale objection formulée à l’encontre de Palantir : le contrôle total des données par l’opérateur, sans intervention interne.

Comparaison des candidats

critère Almato (Stuttgart) Orcrist (Berlin) ChapsVision (Paris)
Taille de l'entreprise Entreprise de taille moyenne (filiale de Datagroup) Petite (start-up, 11 à 50 employés) Moyen
Certification BSI Oui (VS-NfD Defense Cloud) Aucune information publique Aucune information publique
produit de base Plateforme sémantique Bardioc Connaissance de la situation par l'IA et fusion de capteurs OSINT et IA agentielle
Origine Allemagne Allemagne France
Partenariats connus Cloud de défense de Datagroup clients stratégiques de la défense Alcatel-Lucent Enterprise, Capgemini
positionnement sur le marché Fournisseur de défense établi start-up technologique de défense "Palantir européen"

 

Centre de sécurité et de défense - Conseils et informations

Centre de sécurité et de défense - Image : Xpert.Digital

Le Pôle Sécurité et Défense offre des conseils d'experts et des informations actualisées pour accompagner efficacement les entreprises et les organisations dans le renforcement de leur rôle dans la politique européenne de sécurité et de défense. En étroite collaboration avec le groupe de travail Défense de SME Connect, il soutient tout particulièrement les petites et moyennes entreprises (PME) désireuses de développer leur capacité d'innovation et leur compétitivité dans le secteur de la défense. Point de contact central, le Pôle constitue ainsi un lien essentiel entre les PME et la stratégie européenne de défense.

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L'environnement stratégique : la transformation numérique de l'Europe

La décision des forces armées allemandes intervient dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. L'Allemagne augmente son budget de défense à 108,2 milliards d'euros pour 2026, dont 82,69 milliards proviennent du budget de défense ordinaire et 25,51 milliards du fonds spécial dédié aux forces armées. L'association professionnelle Bitkom estime à 83 milliards d'euros les besoins d'investissement supplémentaires d'ici 2029 pour la seule numérisation des forces armées allemandes. BWI GmbH, son prestataire de services informatiques, a déjà annoncé un investissement de 6 milliards d'euros pour ce programme de numérisation d'ici 2029.

Dans ce contexte, le contrat cloud pour lequel Almato, Orcrist et ChapsVision sont en lice dépasse largement le cadre d'un simple projet d'acquisition. Il constitue le noyau d'une infrastructure numérique militaire qui façonnera l'ensemble de l'architecture de l'information des forces armées allemandes dans les années à venir. Les logiciels qui intègrent les informations provenant de diverses bases de données et permettent une analyse assistée par l'IA représentent le système nerveux central de toute force armée moderne.

Au niveau européen, cette décision revêt une portée symbolique encore plus grande. En novembre 2025, lors du sommet sur la souveraineté numérique européenne à Berlin, le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron ont souligné que l'indépendance numérique de l'Europe est essentielle à sa sécurité, à ses capacités de défense et à sa compétitivité économique. Des entreprises des deux pays se sont engagées à investir plus de 12 milliards d'euros dans des partenariats numériques européens. L'Allemagne et la France ont créé un groupe de travail conjoint sur la souveraineté numérique, axé spécifiquement sur les services cloud, l'intelligence artificielle et la cybersécurité. La liste des candidats de la Bundeswehr – comprenant deux entreprises allemandes et une française – apparaît comme la concrétisation de ces déclarations d'intention politiques.

Le boom des technologies de défense européennes dans un contexte économique

La décision des forces armées allemandes intervient à un moment où, pour la première fois, les entreprises européennes de technologies de défense sont sérieusement envisagées comme alternatives aux leaders américains du marché. Les investissements en capital-risque dans les jeunes pousses européennes spécialisées dans la défense, la sécurité et la résilience devraient dépasser les huit milliards de dollars en 2026, contre moins de 500 millions de dollars en 2015, soit une croissance de plus de 1 500 % en dix ans. On prévoit des investissements d'environ deux milliards d'euros pour la seule année 2025, soit près du double de l'année précédente. L'Allemagne est le marché affichant la plus forte croissance.

L'écosystème européen des technologies de défense compte aujourd'hui environ 384 startups, dont un tiers a été créé au cours des dix dernières années. Cependant, les financements sont fortement concentrés sur quelques entreprises : plus des deux tiers du capital total sont investis dans Helsing, Quantum Systems et ALL SPACE. Les trois candidats au contrat des forces armées allemandes – Almato, Orcrist et ChapsVision – se situent en milieu de classement, non pas en termes de pertinence technologique, mais plutôt en termes de financement.

Malgré cette évolution positive, une comparaison édifiante demeure : le financement total des technologies de défense européennes reste minime comparé aux contrats individuels américains. Anduril Industries, concurrent américain de Palantir, a levé la somme impressionnante de 2,5 milliards de dollars lors de son tour de table de série G en 2025, ce qui valorise l’entreprise à 30,5 milliards de dollars. Ceci illustre l’écart structurel encore important entre les écosystèmes de technologies de défense européens et américains, et souligne le rôle crucial des marchés publics, tels que ceux des forces armées allemandes, pour le développement et la pérennité des fournisseurs européens.

Le paradoxe : l’OTAN fait appel à Palantir, les forces armées allemandes le rejettent

La décision de la Bundeswehr soulève une question délicate à laquelle il n'est pas facile de répondre sur le plan stratégique : dans quelle mesure une politique numérique nationale peut-elle être réellement souveraine si la principale alliance de défense – l'OTAN – utilise le même fournisseur que celui que l'Allemagne refuse pour elle-même ?

L'OTAN s'est dotée du système intelligent Maven NATO, un système d'intelligence artificielle basé sur la technologie Palantir. Ce système est conçu pour permettre aux commandants et aux chefs de combat d'utiliser une IA de pointe lors d'opérations militaires clés, depuis l'agrégation d'informations et l'acquisition de cibles jusqu'à la prise de décision accélérée. Pour un vice-amiral allemand participant à des opérations de l'OTAN et contraint d'utiliser les systèmes Palantir sur place, tout en disposant d'alternatives européennes en Allemagne, cela engendre une complexité opérationnelle qui devra être résolue à long terme.

Cette contradiction n'est pas un cas isolé, mais plutôt symptomatique des tensions structurelles qui traversent la politique de sécurité européenne : la recherche d'une autonomie stratégique d'une part, et l'intégration à une alliance transatlantique d'autre part. La solution ne réside pas dans un retrait de l'OTAN, mais dans le renforcement des capacités des acteurs européens afin qu'ils atteignent un niveau de maturité leur permettant d'être compétitifs également au sein de l'alliance. C'est précisément ce qui confère à la mission de la Bundeswehr un caractère inédit dont la portée dépasse largement le cadre allemand.

Risques et défis de la solution européenne

La décision stratégique de privilégier les fournisseurs européens est politiquement judicieuse, mais elle n'est pas sans risques entrepreneuriaux et opérationnels. Palantir est un produit bien plus abouti, fort d'une longue expérience dans les déploiements militaires, d'un écosystème éprouvé et de ressources de développement considérables. Les trois candidats européens doivent relever un défi de taille : prouver que leurs plateformes sont aussi performantes que le leader américain du marché en conditions réelles, et ce lors d'une phase d'évaluation prévue pour l'été 2026, le contrat devant être attribué avant la fin de l'année.

Pour Orcrist, jeune entreprise en pleine croissance, la question de la mise à l'échelle est cruciale. Un contrat avec les forces armées allemandes dans ce secteur transformerait radicalement l'entreprise du jour au lendemain, avec toutes les opportunités, mais aussi les risques, qu'implique une croissance rapide. Par le passé, les petites entreprises ont parfois peiné à maintenir leurs standards de qualité et à respecter leurs engagements de livraison face à la pression des grands projets gouvernementaux. C'est pourquoi les forces armées allemandes doivent évaluer non seulement la technologie elle-même, mais aussi la viabilité organisationnelle des candidats.

De plus, les trois candidats sont confrontés à un cadre réglementaire complexe. L'UE a mis en place un ensemble dense de règles avec la loi sur la cyber-résilience, le règlement sur l'IA et la directive NIS2. Les systèmes à double usage (civils et militaires) sont soumis à des exigences particulières : toute personne fournissant une solution d'IA aux forces armées allemandes tout en opérant sur le marché civil doit se conformer pleinement au règlement sur l'IA, notamment en matière de gestion des risques, de gouvernance des données et d'évaluation de la conformité. Cela alourdit considérablement la charge de travail de tous les candidats.

Dimension économique : Quand la politique d'approvisionnement devient politique industrielle

Du point de vue de la politique économique, la décision de la Bundeswehr constitue un acte délibéré de politique industrielle. En privilégiant explicitement les fournisseurs européens et en excluant les alternatives américaines, l'Allemagne utilise son pouvoir de passation de marchés publics pour renforcer l'écosystème technologique national et européen. Il ne s'agit pas de protectionnisme au sens classique du terme, mais plutôt d'une réponse à l'asymétrie technologique entre l'Europe et les États-Unis.

Les marchés publics ont joué à maintes reprises un rôle crucial de catalyseur de croissance dans l'histoire de l'industrie technologique. Depuis des décennies, le département de la Défense américain recourt aux contrats gouvernementaux pour permettre à des entreprises comme Intel, Google et Palantir de devenir des acteurs majeurs. L'Europe accuse un retard dans cette utilisation stratégique de la demande publique. Si les forces armées allemandes privilégient désormais Almato, Orcrist ou ChapsVision, elles se constituent un client de référence inestimable, renforçant non seulement la crédibilité de ces entreprises sur les autres marchés européens, mais envoyant également un signal fort aux autres agences nationales d'achat de l'UE.

Cet aspect est particulièrement important pour les PME informatiques allemandes. Almato, filiale de Datagroup, et Orcrist, start-up berlinoise, illustrent une structure sectorielle qui, malgré sa grande qualité, est souvent désavantagée par rapport aux multinationales du secteur technologique faute de client de référence international. Un contrat avec les forces armées allemandes permettrait de compenser partiellement ce déficit structurel et pourrait favoriser l'émergence d'une nouvelle génération de champions européens des technologies de défense.

Dimension géopolitique : La confiance comme ressource stratégique

Derrière les discussions techniques sur les modèles opérationnels et les certifications de sécurité se cache une question géopolitique fondamentale : dans quelle mesure l’Europe peut-elle et doit-elle faire confiance aux plateformes technologiques américaines alors que la relation politique entre les États-Unis et l’Europe est de plus en plus caractérisée par l’incertitude ?

Sous l'administration Trump, la relation transatlantique a connu une transformation notable. Les décisions unilatérales en matière de politique commerciale, la remise en question des garanties de sécurité de l'OTAN et les liens étroits entre les entreprises technologiques et les instances du pouvoir politique ont révélé des dépendances structurelles en Europe qui auraient été impensables il y a encore quelques années. Lorsqu'une entreprise comme Palantir agit comme un quasi-acteur étatique au sein de l'appareil de sécurité américain, son infrastructure principale reposant sur un contrat de dix milliards de dollars avec le Pentagone, la question de l'accès aux données stockées dans les systèmes européens n'est plus une simple hypothèse.

Lors du Sommet numérique, le chancelier Merz a prononcé une phrase d'une grande importance stratégique : « En tant qu'État, nous devons montrer l'exemple, faire preuve de résilience et être préparés, notamment en temps de crise. » Cette citation pourrait servir de principe directeur à la Bundeswehr. La résilience en temps de crise implique, entre autres, que la structure de commandement reste opérationnelle même en cas de tensions politiques avec le pays hôte et qu'aucune entreprise étrangère, de par son modèle opérationnel, ne puisse exercer un droit de veto effectif sur l'accès aux données allemandes.

Quels sont les enjeux ?

L'évaluation des trois candidats européens prévue pour l'été 2026 et l'attribution du contrat d'ici la fin de l'année ne constituent pas une fin en soi, mais le point de départ d'un long processus. Au cours des prochaines années, les forces armées allemandes construiront leur propre cloud privé et sécurisé pour le traitement des données et les applications d'intelligence artificielle. Un élément clé de ce cloud est précisément le logiciel pour lequel Almato, Orcrist et ChapsVision sont actuellement en compétition : une plateforme qui agrège les informations provenant de diverses bases de données et les rend exploitables pour la prise de décisions opérationnelles.

Le lauréat de ce contrat se verra octroyer non seulement un contrat, mais aussi le pouvoir de façonner l'infrastructure numérique des forces armées allemandes pour la prochaine décennie. Cette décision fera également jurisprudence pour les autres partenaires européens de l'OTAN confrontés à des choix stratégiques similaires. La France, qui présente son champion national ChapsVision, suivra vraisemblablement l'attribution du marché avec un intérêt particulier.

L'annulation du contrat de Palantir par les forces armées allemandes représente donc bien plus qu'une simple perte pour une entreprise américaine florissante. Elle marque un tournant où l'Europe commence à prendre conscience des conséquences de sa dépendance numérique, synonyme de vulnérabilité stratégique. L'avenir nous dira cet été si les alternatives européennes sont technologiquement et organisationnellement prêtes à répondre à cette exigence. La volonté politique de le faire s'est, quant à elle, affirmée – tardivement, certes, mais clairement.

 

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