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Forum économique SPIEF 2026 : pragmatisme calculé ou rupture dangereuse du barrage ? Le pari risqué de l’Allemagne sur le marché russe

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Publié le : 2 juin 2026 / Mis à jour le : 2 juin 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Forum économique SPIEF 2026 : pragmatisme calculé ou rupture dangereuse du barrage ? Le pari risqué de l’Allemagne sur le marché russe

Forum économique SPIEF 2026 : Pragmatisme calculé ou rupture dangereuse du barrage ? Le pari risqué de l’Allemagne sur le marché russe – Image : Xpert.Digital

Cent milliards d'euros en jeu : le retour risqué de l'économie allemande par la Russie

Malgré la guerre et les sanctions : pourquoi les entreprises allemandes reviennent soudainement à Saint-Pétersbourg

La Chine prend le dessus : l'Allemagne est-elle en train de perdre définitivement le marché russe ?

En juin 2026, une partie de l'économie allemande a franchi une étape qui dépassait largement le cadre des calculs commerciaux habituels : pour la première fois depuis le début de la guerre d'agression russo-ukrainienne, des représentants officiels du monde des affaires allemand ont participé au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF). Pour certains, il s'agissait d'une mesure pragmatique et nécessaire de limitation des dégâts, visant à protéger les actifs allemands, d'une valeur de plus de 100 milliards d'euros, d'une éventuelle saisie par Moscou et à éviter de céder le marché à la concurrence chinoise sans combattre. Pour d'autres, c'était une grave rupture de confiance, une faillite morale et un signal politique désastreux en pleine crise mondiale sans précédent. Tandis que quelque 1 600 entreprises allemandes continuaient de générer des milliards de dollars de chiffre d'affaires sur le marché intérieur russe et espéraient secrètement une fin rapide des tensions diplomatiques, ces efforts contrastaient fortement avec la réalité des sanctions européennes et la rupture irréversible des liens avec le gaz russe. Une analyse impitoyable de la tension explosive entre instinct de survie économique, géopolitique et la question de la moralité du commerce extérieur allemand.

Les entreprises allemandes reviennent à Saint-Pétersbourg

Lorsque des entrepreneurs allemands participeront officiellement au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) en juin 2026, pour la première fois depuis l'attaque russe contre l'Ukraine, ce ne sera pas un simple fait divers dans le calendrier économique international. Ce sera une prise de position délibérée, une déclaration silencieuse sur la façon dont une partie de l'économie allemande perçoit la situation et sur ses priorités. Du 3 au 6 juin 2026, le producteur laitier Stefan Dürr, à la tête du groupe EkoNiva, et Thomas Bruch, cadre historique de Globus, participeront notamment à un dialogue d'affaires spécialement organisé à cet effet. Ce forum est accueilli par Vladimir Poutine lui-même, l'instigateur d'une guerre qui a plongé l'Europe dans sa crise sécuritaire la plus grave depuis des décennies.

La Chambre de commerce germano-russe (AHK) expose avec une franchise désarmante les raisons de ce retour : il s'agit de « maintenir le lien économique avec la Russie » et de protéger les actifs allemands, notamment en vue d'un éventuel cessez-le-feu. L'enjeu est de taille : plus de 100 milliards d'euros d'actifs allemands seraient immobilisés en Russie, sous forme d'usines, de chaînes de distribution, de comptes gelés et de sociétés sous administration étrangère russe. Cette somme considérable nécessite une consolidation, même si le contexte politique semble primer sur toute logique.

L'an dernier, des délégations américaine et française ont participé à un dialogue d'affaires au SPIEF. L'Allemagne emboîte désormais le pas, partant du principe implicite qu'il serait stratégiquement imprudent de céder entièrement le marché russe à d'autres tout en maintenant une certaine distance. Il est impossible de trancher catégoriquement quant à la pertinence ou l'autodestruction de cette initiative. Une analyse économique approfondie s'impose.

Le principal partenaire commercial de l'Europe – et comment il s'est effondré : l'effondrement historique d'une relation économique

Pour comprendre l'ampleur de la rupture, il convient de se pencher sur le passé récent. Avant le début de la guerre d'agression russe, l'Allemagne était le principal partenaire commercial européen de la Russie. En 2021, dernière année complète de paix, les échanges bilatéraux s'élevaient à 59,8 milliards d'euros, soit une hausse de 34 % par rapport à 2020, première année de la pandémie. Les importations en provenance de Russie, composées essentiellement de pétrole et de gaz naturel, représentaient la part du lion, à hauteur de 33,1 milliards d'euros. L'énergie constituait le socle de cette relation économique, mais s'est également révélée être sa principale faiblesse structurelle.

Le pic historique des relations commerciales germano-russes remonte à 2012, année où le volume des échanges bilatéraux a atteint un niveau record d'environ 80 milliards d'euros. À cette époque, l'Allemagne importait à elle seule de la Russie des marchandises d'une valeur d'environ 42,8 milliards d'euros, principalement des produits énergétiques. Cette interdépendance était le fruit d'une Ostpolitik (politique orientale) délibérément élaborée pendant des décennies, fondée sur le changement par le commerce – une stratégie qui, avec le recul, non seulement a échoué, mais s'est révélée être un piège géopolitique pour l'Allemagne.

Suite au début de la guerre d'agression en février 2022, cette relation commerciale s'est effondrée à une vitesse fulgurante. Les importations allemandes en provenance de Russie ont chuté de 94,6 % en 2024, pour atteindre seulement 1,8 milliard d'euros. Les exportations vers la Russie ont dégringolé de 71,6 % sur la même période, s'établissant à 7,6 milliards d'euros. La Russie a ainsi glissé à la 59e place des principaux fournisseurs de l'Allemagne, contre la 12e en 2021. Ce qui constituait jadis un pilier du commerce extérieur allemand n'est plus qu'un détail.

Entre l'impact des sanctions et les vœux pieux : ce que révèle réellement l'enquête de l'AHK

La Chambre de commerce germano-russe a mené une enquête sur le climat des affaires auprès de ses 750 membres, révélant des résultats surprenants, voire contradictoires. Sur les 265 entreprises ayant participé à l'enquête, 75 % se sont déclarées satisfaites de l'évolution de leurs activités en Russie, malgré les pertes considérables, chiffrées en millions, engendrées par les sanctions. Ce résultat, étonnant de prime abord, s'explique par un biais de sélection : les entreprises toujours actives en Russie sont celles qui ont trouvé un créneau porteur, qui se sont adaptées avec succès aux contraintes des sanctions, ou qui privilégient des impératifs stratégiques au détriment de la rentabilité à court terme.

L'évaluation de l'impact des sanctions est également révélatrice : deux tiers des entreprises interrogées sont convaincues que les sanctions occidentales affectent gravement, voire très gravement, l'économie russe. Parallèlement, un peu plus d'un tiers affirment que ces mesures nuisent à l'Allemagne au moins autant qu'à la Russie, et plus de la moitié constatent un impact quasi symétrique de part et d'autre. Ces évaluations ne sont pas seulement pertinentes du point de vue de la politique économique ; elles reflètent une profonde ambivalence qui caractérise le débat public sur la politique de sanctions en Allemagne.

L'enquête sur l'énergie est particulièrement révélatrice : interrogées sur l'opportunité pour l'Allemagne de reprendre ses importations de gaz et de pétrole russes, 65 % des entreprises sondées ont répondu « oui, et au plus vite ». 31 % se sont déclarées favorables à une reprise, mais seulement après un cessez-le-feu en Ukraine. Autrement dit, la quasi-totalité des entreprises interrogées souhaitent un retour à la coopération énergétique avec la Russie, alors même que l'UE a décidé d'interdire totalement le gaz russe d'ici fin 2027. Ce décalage entre les aspirations économiques et la réalité juridique européenne n'est pas fortuit, mais bien l'expression d'une divergence d'intérêts fondamentale.

20 milliards de recettes, 10 milliards d'échanges commerciaux : deux chiffres qui en disent long

Le volume des échanges commerciaux entre l'Allemagne et la Russie est tombé sous la barre des dix milliards d'euros en 2025. Parallèlement, les quelque 1 600 entreprises allemandes encore présentes en Russie réalisent un chiffre d'affaires d'environ 20 milliards d'euros. Cette situation apparemment paradoxale – un faible volume d'échanges bilatéraux malgré des ventes locales substantielles – s'explique par la structure de ces entreprises. Elles produisent, achètent et vendent majoritairement localement. Elles ne sont plus des partenaires commerciaux au sens traditionnel du terme, mais plutôt des acteurs du marché intérieur russe.

Cette distinction est cruciale : le recul du volume des échanges commerciaux mesure le flux de marchandises transfrontalier, et non l’activité économique à l’intérieur du pays. Des entreprises comme EkoNiva, spécialisées dans l’agriculture et la production laitière russes, ou des chaînes de distribution comme Globus, sont profondément ancrées dans le système économique russe. Leur retrait entraînerait des pertes financières considérables, et cette menace dissuade nombre d’acteurs de quitter définitivement le marché. Parallèlement, aucun avantage économique ne justifie la complicité morale avec un régime menant une guerre en violation du droit international. Cette tension est insoluble ; il faut la supporter.

En 2011, le chiffre d'affaires de ces entreprises était quatre fois supérieur. Cela représente une baisse à 25 % de leur niveau précédent, malgré leur présence continue et tous leurs efforts d'optimisation. Au mieux, les entreprises allemandes restantes tentent de limiter les dégâts. Au pire, elles subventionnent le budget russe par une activité économique générant des recettes fiscales, des emplois et de la stabilité, dans un pays qui utilise ces ressources pour sa guerre.

Sanctions : un instrument aux effets secondaires des deux côtés

L'efficacité des sanctions est l'une des questions les plus âprement débattues en politique économique internationale. Dans le cas russe, la réponse est nuancée : à court terme, l'économie russe s'est montrée plus résiliente que ne le prévoyaient de nombreuses prévisions occidentales. Le PIB a encore connu une croissance soutenue en 2024 grâce à la stimulation artificielle de l'économie par les dépenses de défense. À moyen terme, cependant, des failles structurelles apparaissent : le Fonds monétaire international prévoit une croissance de seulement 0,9 % pour 2025, et le Kremlin lui-même a revu ses prévisions à la baisse, à 0,4 %.

Les dépenses militaires russes ont presque triplé depuis 2021, passant de 65 milliards de dollars à environ 190 milliards en 2025, soit de 3,6 % à 7,5 % du PIB. Cette explosion des armements masque une réalité plus sombre : derrière ces chiffres de croissance se cache une économie exsangue, souffrant de déséquilibres structurels, d’une inflation galopante et d’un taux directeur exorbitant de 14,5 %. La Banque centrale russe elle-même avait mis en garde contre une économie en surchauffe, caractérisée par des capacités de production saturées et une pénurie de main-d’œuvre. Au premier trimestre 2026, l’économie russe s’est contractée pour la première fois depuis début 2023.

Pour l'Allemagne, les conséquences des sanctions ont également été considérables, quoique asymétriques : les chocs sur les prix de l'énergie de 2022 et 2023, déclenchés par l'arrêt brutal des livraisons de gaz russe, ont durement touché l'industrie allemande. Parallèlement, l'UE a décidé de supprimer progressivement toutes les importations de gaz russe d'ici fin 2027 – un plan de sortie qui compromet structurellement les espoirs des entreprises allemandes qui comptaient sur un retour rapide au partenariat énergétique. Cette décision est irrévocablement inscrite dans le droit européen et ferme définitivement la voie à un retour du projet Nord Stream.

La mainmise silencieuse de la Chine : comment Pékin comble le vide occidental

L’argument économique le plus convaincant contre le maintien de l’abstention occidentale du marché russe est sans doute celui de la Chine. Matthias Schepp, président de la Chambre de commerce germano-russe (AHK), l’a parfaitement résumé : rien qu’au premier trimestre 2026, des entrepreneurs chinois ont créé 1 400 nouvelles entreprises en Russie. La conclusion stratégique qu’il en tire – à savoir que l’Occident ne devrait pas « céder définitivement la Russie, son vaste marché et ses matières premières à l’Asie » – n’est pas dénuée de logique économique.

Depuis 2022, la Chine a systématiquement comblé le vide laissé par les entreprises occidentales. Sur le marché automobile, la part des marques chinoises est passée de 6 % (2021) à plus de 20 % des nouvelles immatriculations dès 2022, et cette tendance à la hausse se poursuit. Sur les 60 marques automobiles qui opéraient autrefois en Russie, il n'en reste que 14, dont 11 chinoises. Sur le marché des smartphones, les fabricants chinois ont atteint une part de marché de 70 % après le retrait d'Apple et de Samsung. Huawei exploite entre 30 et 40 % des stations de base de téléphonie mobile en Russie. Au SPIEF 2026, la délégation américaine, forte de plus de 300 représentants, est la plus importante jamais envoyée par les États-Unis à ce forum – un signal qui dépasse le simple cadre des intérêts commerciaux.

Le changement stratégique est bien réel : sous la pression des sanctions occidentales, la Russie se transforme en un marché économique vassal de la Chine. Tandis que Pékin négocie des contrats d'approvisionnement en matières premières avantageux, acquiert des parts de marché dans le secteur technologique et finance des projets d'infrastructure, l'Occident perd de l'influence et de la position sur le marché. La possibilité qu'un retour des entreprises occidentales – perspective politiquement très problématique – puisse inverser cette tendance reste incertaine. L'emprise de la Chine est déjà trop forte et la dépendance économique de la Russie vis-à-vis de Pékin est devenue trop structurelle.

 

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SPIEF et sanctions : comment la participation allemande met l'unité européenne à l'épreuve

Cent milliards en jeu : la question de la richesse comme dilemme de politique économique

Le chiffre qui suscite le plus d'émotion dans les débats sur la politique économique allemande est celui des actifs allemands à risque en Russie : plus de 100 milliards d'euros immobilisés dans des usines, des chaînes de distribution, des participations énergétiques, des comptes gelés et des entreprises sous administration judiciaire russe. Ce chiffre, publié par la Chambre de commerce germano-russe (AHK), n'a pas fait l'objet d'une vérification indépendante, mais il reflète une réalité alarmante qu'il convient de prendre au sérieux.

Le champ d'application de cette catégorie est hétérogène : certains investissements concernent des placements directs dans des actifs corporels – usines, bâtiments, machines – qui ne peuvent être physiquement transférés hors de Russie. D'autres sont des actifs liquides détenus sur des comptes bloqués ou sous séquestre russes, auxquels les entreprises étrangères n'ont qu'un accès limité après la vente de leurs activités russes. D'autres encore sont des participations dans des entreprises que Moscou a placées sous administration d'État – une mesure qui équivaut de facto à une expropriation sans pour autant la mettre en œuvre formellement.

Le dilemme politique est structurel : plus l'UE utilise de manière décisive les avoirs de la banque centrale russe pour l'Ukraine, plus le risque de représailles russes contre les biens privés allemands en Russie est élevé. Le chancelier Merz a plaidé en faveur du recours aux avoirs russes gelés, ce qui accroît la pression sur les entreprises allemandes opérant en Russie. La Chambre de commerce germano-russe (AHK) met explicitement en garde contre cet effet domino. Quiconque détient encore des avoirs en Russie se trouve pris en otage – et le retour au SPIEF (Agence d'État pour la péréquation financière internationale) peut également être interprété comme une tentative de renforcer cette position de négociation.

Entre Moscou et Bruxelles : l’architecture des sanctions et ses limites

L'architecture des sanctions occidentales contre la Russie franchit une nouvelle étape avec le 20e train de sanctions de l'UE. Pour la première fois, les transactions directes avec la Russie sont désormais visées, ainsi que les exportations de l'UE vers des pays tiers en cas de suspicion de contournement des sanctions. Les règles de lutte contre le contournement via des pays tiers – comme l'Asie centrale ou la Turquie – ont été renforcées. Les banques et entreprises hors UE impliquées dans le contournement des sanctions peuvent également faire l'objet de sanctions directes.

Néanmoins, les données montrent que le régime de sanctions est truffé de failles et partiellement contourné par la substitution, le détournement et les transactions parallèles. Les exportations allemandes vers la Russie s'élevaient encore à près de dix milliards d'euros en 2025, dont une part importante était constituée de biens classés comme aide humanitaire ou exemptés de sanctions. Il s'agit notamment de produits pharmaceutiques, de technologies médicales et d'autres catégories de produits explicitement exemptées. Parallèlement, les données sont incomplètes : les marchandises transitant par des pays tiers n'apparaissent pas statistiquement comme des exportations allemandes, mais font de facto partie d'une interdépendance économique persistante.

La situation juridique des entreprises allemandes participant au SPIEF est saine, à condition qu'elles ne rencontrent pas de personnes sanctionnées, n'effectuent pas de transactions interdites et ne négocient pas de biens soumis au régime de sanctions. La simple participation à un forum – même organisé par Poutine – n'est pas interdite par le droit européen en vigueur. Toutefois, ce qui rend cette participation politiquement délicate, c'est le signal qu'elle envoie : à l'heure où l'unité européenne face à la Russie est considérée comme un atout stratégique, le retour officiel de représentants d'entreprises allemandes adresse un message ambigu à Moscou, à Kiev et à leurs partenaires européens.

L'énergie comme talon d'Achille : l'illusion d'un retour rapide

Le souhait d'une reprise rapide des livraisons de gaz et de pétrole russes, exprimé dans l'enquête de l'AHK, fait fi des réalités juridiques et infrastructurelles. Depuis l'arrêt des livraisons de gaz par gazoduc en 2022, l'Allemagne a rapidement développé des sources d'approvisionnement alternatives et mis en place une infrastructure de GNL. Parallèlement, l'UE a décidé d'interdire toutes les importations de gaz russe au plus tard fin 2027, les interdictions de nouveaux contrats étant en vigueur depuis le printemps 2026.

Cette décision relève non seulement d'une volonté politique, mais aussi du droit européen contraignant. Même si un cessez-le-feu en Ukraine venait à modifier le climat politique, un retour immédiat aux approvisionnements énergétiques russes serait juridiquement impossible et difficilement réalisable sur le plan des infrastructures, étant donné l'arrêt définitif des gazoducs Nord Stream. Le souhait, exprimé par 65 % des entreprises interrogées, d'un retour au gaz russe « au plus vite » constitue donc, dans les circonstances actuelles, une attente irréaliste. Il révèle moins une analyse stratégique qu'une volonté de retrouver des prix bas – un avantage concurrentiel désormais révolu.

Pour l'industrie allemande, cela représente un défi structurel : la transition énergétique doit désormais s'opérer sur deux fronts – s'éloigner des énergies fossiles en général et de la dépendance à la Russie en particulier. Les coûts de cette transformation sont bien réels et impactent fortement la compétitivité internationale des industries énergivores. Or, l'alternative – la dépendance stratégique à l'égard d'un régime qui instrumentalise l'approvisionnement énergétique à des fins géopolitiques – a déjà plongé l'Allemagne dans une situation de vulnérabilité extrême, dont elle n'a pu se sortir qu'au prix de graves difficultés économiques.

Le contexte politique du SPIEF : quand affaires et propagande s'entremêlent

Outre les discussions économiques, le SPIEF 2026 accueille également un événement intitulé « La culture comme vecteur de dialogue en temps de crise ». D'après les organisateurs, parmi les participants allemands figurent le chef d'orchestre Justus Frantz, l'éditeur Holger Friedrich du Berliner Zeitung, le cinéaste et journaliste Hubert Seipel, ainsi que Jörg Urban, président de l'AfD en Saxe et député au parlement régional. La participation de représentants de l'AfD et d'un éditeur régulièrement critiqué pour ses articles pro-Kremlin confère à la présence allemande au SPIEF une dimension politique qui dépasse le simple cadre des intérêts commerciaux.

Sous Poutine, le SPIEF est devenu un instrument de communication stratégique. Il sert non seulement à nouer des relations économiques, mais aussi à démontrer que la Russie demeure intégrée à la scène internationale malgré les sanctions et la guerre, que les représentants d'entreprises occidentales reviennent à Moscou et que l'isolement géopolitique du Kremlin a ses limites. Chaque participation officielle d'entreprises occidentales – américaines, françaises ou allemandes – est exploitée par la propagande d'État russe. Il ne s'agit pas d'une simple hypothèse, mais d'une tendance clairement observable ces dernières années.

L'économie et la géopolitique sont indissociables, mais en situation d'agression militaire, la frontière entre pragmatisme économique et complicité politique est particulièrement ténue. Les entreprises qui font ce choix ne sont pas fondamentalement dans l'erreur, mais elles doivent justifier leurs actions au-delà de la simple protection de leurs actifs et de l'accès au marché.

Perspectives après un cessez-le-feu : qui en profite réellement ?

Toute la logique du retour de l'Allemagne au sein du SPIEF repose sur l'hypothèse qu'un cessez-le-feu ou un accord de paix pourrait être conclu prochainement, et que l'Allemagne souhaiterait alors se trouver en position de force pour tirer profit de la reconstruction de la Russie et de la normalisation des relations économiques. Cette hypothèse mérite un examen critique. Même en cas de cessez-le-feu, il est difficile de prévoir si et à quelles conditions les sanctions occidentales seraient levées, si l'embargo énergétique pourrait être levé et si la Russie deviendrait réellement un partenaire économique fiable.

L'intégration structurelle de la Chine dans l'économie russe ne se dissoudra pas d'elle-même avec un cessez-le-feu. En quatre années de sanctions et de repli forcé vers l'Est, la Russie a développé un nouvel axe de gravité économique. Sa dépendance aux technologies, aux investissements et aux marchés chinois est profonde. Un retour des acteurs occidentaux sur le marché russe ne constituerait donc pas un renversement de l'histoire, mais plutôt une concurrence dans un contexte fondamentalement différent.

De plus, la reconstruction de l'Ukraine – à condition que l'Occident honore ses engagements de soutien – offre une perspective économique bien plus attrayante et géopolitiquement moins complexe qu'une Russie qui pourrait demeurer sous le coup de sanctions de l'ONU, de restrictions de l'UE et d'hostilités géopolitiques. La question « Où l'Allemagne investira-t-elle après la guerre ? » se pose donc non seulement en ce qui concerne la Russie, mais aussi l'Ukraine – et là, un marché bien plus compatible avec les valeurs, les normes juridiques et les impératifs de sécurité occidentaux s'offre à elle.

Évaluation économique : Ce qu'implique une approche rationnelle de la Russie

Une évaluation économique globale et objective des relations germano-russes doit prendre en compte plusieurs dimensions simultanément. Premièrement, les 1 600 entreprises allemandes encore présentes en Russie, avec un chiffre d'affaires de 20 milliards d'euros, ne sont pas négligeables sur le plan économique, mais elles représentent une position de plus en plus précaire et risquée sur un marché qui perd structurellement de son importance. Renoncer à l'énergie russe a engendré des coûts considérables à court terme pour l'Allemagne, mais à long terme, cela l'a contrainte à privilégier une diversification résiliente, un atout stratégique précieux.

Deuxièmement, les sanctions ont un impact, mais ni immédiatement ni complètement. D'ici 2026, l'économie russe connaîtra un ralentissement de sa croissance, une inflation galopante et un surendettement structurel dû aux dépenses militaires. Le FMI, la Banque mondiale, l'OCDE et la Commission européenne prévoient tous une croissance d'environ 1 % pour 2025 et 2026, bien loin des besoins de la Russie pour accroître sa prospérité et maintenir sa compétitivité internationale. Il ne s'agit pas d'un triomphe du régime de sanctions, mais plutôt du signe qu'il pèse lourdement sur le fond à long terme.

Troisièmement : la décision de participer au SPIEF est compréhensible pour les entreprises concernées et s’inscrit dans le cadre du droit applicable. Toutefois, elle ne contribue ni à l’unité européenne, ni ne témoigne de la solidarité avec l’Ukraine, ni ne reflète une stratégie économique étrangère allemande cohérente à long terme. Elle résulte de décisions individuelles et rationnelles prises par des acteurs qui privilégient la protection de leurs actifs à court terme au détriment d’un positionnement géopolitique à long terme. Cette tension est bien réelle et continuera de façonner les relations économiques germano-russes pour longtemps, qu’un cessez-le-feu soit instauré ou non.

Pas de réponses faciles, mais des priorités claires

L'Allemagne se trouve à la croisée des chemins en matière de politique économique, face à une situation complexe. D'un côté : des pertes financières réelles liées au retrait de Russie, des avantages stratégiques pour la Chine, des actifs menacés et un marché qui pourrait rouvrir à long terme. De l'autre : la crédibilité de la politique de sanctions européennes, la solidarité avec un pays attaqué, la réputation de l'Allemagne comme allié fiable et la prise de conscience, à long terme, que l'implication économique avec des régimes autoritaires engendre des risques stratégiques supérieurs à ses avantages économiques.

Dans ce contexte, la participation d'entreprises allemandes au SPIEF 2026 n'est ni un scandale ni une évidence. Elle envoie un signal délicat à un moment où l'Allemagne aspire à la fois à un pragmatisme économique et à une crédibilité géopolitique. Ces deux ambitions ne peuvent pas toujours être conciliées, et le Forum économique international de Saint-Pétersbourg est un lieu où cette tension se manifeste particulièrement. Les quelque 1 600 entreprises allemandes encore présentes en Russie ne méritent pas une condamnation sans appel. Mais elles ne méritent pas non plus un soutien inconditionnel ; il convient plutôt d'analyser clairement les conditions qui justifient leur participation et les limites à ne pas franchir.

 

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