
Astuce douanière révélée : la révolution douanière de l’UE est-elle un échec ? Comment Temu et Shein contournent facilement les nouveaux frais européens – Image : Xpert.Digital
Le choc des 3 € ne se concrétise pas : pourquoi la nouvelle « taxe douanière Temu » fait le jeu des plateformes à bas prix
La révolution douanière de l'UE est un échec : c'est pourquoi Temu et Shein continuent de croître malgré les nouveaux frais
Des camps gigantesques en Europe : la stratégie secrète derrière la marche impitoyable de Temu vers la victoire
Depuis le 1er juillet 2026, un vent de changement souffle sur le commerce en ligne européen : l’exemption de droits de douane de 150 € pour les petits envois, en vigueur depuis des décennies, a été supprimée. Elle a été remplacée par une taxe forfaitaire de trois euros, dite « taxe Temu », une mesure de l’UE visant directement à contrer l’afflux massif de colis bon marché en provenance d’Asie qui inonde le marché depuis des années. L’objectif affiché : protéger les détaillants nationaux et freiner la concurrence déloyale. Pourtant, les premières analyses de données dressent un tableau surprenant et inquiétant pour le commerce européen. Alors que le fret aérien dans les principaux aéroports est en chute libre, le pouvoir de marché des géants chinois comme Temu, Shein et AliExpress continue de croître sans relâche. La raison est aussi simple qu’ingénieuse : ces plateformes ont depuis longtemps intégré cette taxe dans leurs prix et la contournent grâce à une logistique astucieuse sur le sol européen. Découvrez ici pourquoi ces trois euros n’arrêteront pas l’essor des magasins discount, qui sont les véritables perdants de cette réforme et pourquoi le problème le plus urgent – la sécurité des produits – demeure irrésolu.
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La fin d'une ère réglementaire dans le commerce de détail en ligne
La règle dite de minimis, l'exemption douanière pour les marchandises inférieures à un certain seuil, était en vigueur dans l'UE depuis des décennies et visait initialement les plus petits envois postaux sans intérêt commercial. Ce qui avait commencé comme une simplification administrative pour le courrier est devenu, à l'ère du numérique, un avantage concurrentiel structurel pour les conglomérats asiatiques de distribution pesant plusieurs milliards de dollars. Temu revendique à elle seule 116 millions d'utilisateurs actifs mensuels dans l'UE. La plateforme a systématiquement utilisé le modèle de livraison directe : les colis étaient acheminés par fret aérien depuis la Chine ou Hong Kong directement vers les consommateurs européens, déclarés en dessous du seuil d'exemption douanière et donc exemptés de droits de douane significatifs. Ce modèle économique était si efficace que la capacité de fret sur la liaison Asie-Europe a fortement augmenté pendant des années.
La Commission européenne n'a réagi qu'après des années de pression de la part des chambres de commerce, des syndicats et des associations de consommateurs européens. En décembre 2025, le Conseil des ministres des Finances de l'UE a approuvé la suppression de l'exemption de droits de douane. Le règlement est entré en vigueur le 1er juillet 2026 : depuis lors, un droit de douane forfaitaire de trois euros est appliqué à chaque catégorie de marchandises – techniquement définie par le code CN à six chiffres – contenue dans un petit colis. Un colis contenant un t-shirt et une montre est ainsi soumis à six euros de droits de douane, quelle que soit la valeur réelle des marchandises. La période de transition s'étend jusqu'au 1er juillet 2028, date à laquelle le système de données douanières de l'UE devrait devenir opérationnel et remplacer le système forfaitaire par les taux de douane normaux.
Par ailleurs, le cadre réglementaire du règlement sur les services numériques (DSA) constitue un élément important : en mai 2026, la Commission européenne a infligé une amende de 200 millions d’euros à Temu, la plateforme n’ayant pas suffisamment évalué les risques systémiques liés aux produits illégaux. Une procédure formelle au titre du DSA est en cours contre Shein depuis février 2026 pour vente de produits illégaux et utilisation de pratiques commerciales trompeuses. L’interaction entre la réforme douanière et la régulation des plateformes marque ainsi un changement de paradigme fondamental par rapport à l’approche de laisser-faire réglementaire des années précédentes.
Chute libre dans les airs : que révèlent les données sur le fret ?
La rapidité avec laquelle le marché a réagi au nouveau tarif a surpris même les observateurs du secteur. Selon les données du cabinet d'analyse néerlandais Rotate, spécialisé dans le fret aérien, la capacité de fret offerte sur la liaison directe entre la Chine, Hong Kong et l'Europe a chuté de 19 % dans les premiers jours suivant le 1er juillet 2026, par rapport à l'année précédente. Entre le 2 et le 8 juillet, la capacité totale sur les liaisons Asie-Europe était inférieure de 8 % à celle enregistrée sur la même période de l'année précédente.
Le déclin a été particulièrement marqué dans les principaux centres de commerce électronique. Hong Kong, longtemps plaque tournante de l'expédition des marchandises chinoises à destination de l'Europe, a perdu 47 % de sa capacité de fret. Budapest, qui avait récemment joué un rôle central de transbordement pour les colis à bas prix en provenance de Chine vers l'Europe continentale, a enregistré une baisse d'environ 45 %. Rotate a également constaté des baisses supérieures à la moyenne dans d'autres centres de commerce électronique tels que Liège et Madrid.
Ces chiffres doivent cependant être interprétés avec prudence méthodologique. Les douanes de l'UE ne sont pas la seule cause de cette évolution. Avant même la date butoir, les transporteurs et les prestataires logistiques avaient commencé à réorienter leurs flux de fret entre les aéroports européens afin d'éviter les surtaxes nationales et la hausse des coûts de manutention dans les plateformes traditionnelles. L'effet simultané des douanes et de la restructuration en cours rend difficile une distinction statistique claire entre ces deux facteurs. Les chiffres montrent la rapidité avec laquelle les flux de fret réagissent à l'évolution des coûts, et non nécessairement l'ampleur de la baisse réelle de la demande.
Les données mondiales sur le fret aérien apportent un éclairage supplémentaire : en juin 2026, les volumes de fret aérien mondiaux ont encore progressé de 9 % par rapport à l’année précédente. Les volumes de fret aérien en provenance de Chine et de Hong Kong vers l’Europe ont reculé de 8 à 9 % au cours de la dernière semaine de juin, signe évident que les acteurs du marché avaient déjà intégré l’ajustement tarifaire avant l’échéance officielle. Le prix spot moyen du fret aérien Asie-Pacifique vers l’Europe s’élevait à 5,26 dollars américains par kilogramme au cours du même mois, soit une hausse de 38 % sur un an. La forte croissance structurelle de la demande observée ces dernières années ne s’est donc pas inversée brutalement, mais connaît un ralentissement progressif.
L'effet du choc des prix sur les acheteurs
La question économique cruciale qui sous-tend tout régime tarifaire n'est pas de savoir s'il modifie les flux de marchandises, mais s'il détruit la demande ou se contente de la déplacer. La réponse est nuancée. Un sondage représentatif réalisé par l'institut d'études de marché YouGov auprès de 10 280 adultes allemands dresse un tableau clair des conséquences attendues : si les commandes passées sur des plateformes comme Temu, Shein ou AliExpress devenaient en moyenne plus chères en raison des frais de douane et de traitement, 50 % des clients actuels de ces boutiques commanderaient moins souvent – soit 30 % de la population allemande. 15 % supplémentaires s'abstiendraient complètement de commander. Seuls 22 % ont déclaré qu'ils conserveraient leurs habitudes d'achat.
Ces chiffres peuvent paraître impressionnants, mais il est essentiel de les replacer dans le contexte de la dynamique réelle du marché ces derniers mois. La fréquence moyenne des commandes des ménages allemands sur les sites de vente en ligne chinois est passée de 5,4 commandes en 2024 à 7,3 en 2025, soit une augmentation de 35 % en seulement un an. Durant cette période, loin de stagner, les plateformes ont connu une forte croissance. Cette capacité de réaction les rend plus résilientes à un léger ralentissement de la fréquence d'achat qu'il n'y paraît.
Les différences générationnelles en matière de comportement d'achat sont également révélatrices. Les consommateurs plus âgés – les baby-boomers et la génération X – sont plus sensibles aux hausses de prix et renoncent plus souvent à acheter. La génération Z, quant à elle, a tendance à modifier son comportement de façon modérée ; 6 % des acheteurs de la génération Z ont même déclaré qu'ils commanderaient plus souvent en cas de hausse des prix – un phénomène qui peut être interprété socialement et psychologiquement comme une réaction face à des restrictions perçues. Il est également à noter que le YouGov Brand Monitor a identifié 14,6 % de la population allemande comme le cœur de cible de Temu pour la période de juillet 2025 à juin 2026, contre 12,4 % l'année précédente. Ainsi, la pertinence de la marque a continué de croître malgré toutes les annonces réglementaires.
Les chiffres de parts de marché confirment la croissance continue : au deuxième trimestre 2026, les plateformes asiatiques telles que Temu, Shein et AliExpress représentaient déjà 5,3 % des ventes en ligne allemandes, un record. L’Association allemande du commerce électronique et de la vente à distance (bevh) a enregistré une croissance des ventes de plus de 20 % pour ces fournisseurs par rapport à la même période de l’année précédente. À titre de comparaison, le commerce en ligne allemand dans son ensemble n’a progressé que de 5,1 % durant cette même période. Dans le secteur de la mode en ligne, plus d’une commande sur six provenait déjà de Temu et de plateformes similaires.
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La contre-attaque astucieuse : les entrepôts européens comme moyen de contourner les droits de douane
La véritable réponse stratégique des grandes plateformes aux réglementations douanières n'est pas une approche défensive, mais un repositionnement offensif de leurs chaînes d'approvisionnement. Temu, acteur majeur du secteur à ce jour, a ouvert dix entrepôts dans huit pays européens au cours des douze derniers mois. L'objectif est clair : à moyen terme, jusqu'à 80 % des commandes européennes seront expédiées depuis des entrepôts situés au sein de l'UE. Ce passage du fret aérien direct depuis la Chine à la distribution européenne par voie maritime et à la livraison locale bouleverse en profondeur la structure des coûts.
La logique sous-jacente est économiquement convaincante : en résumé, le fret maritime coûte environ six fois moins cher que le fret aérien. Si de grandes quantités de marchandises sont regroupées et expédiées en Europe, stockées temporairement dans des entrepôts régionaux, puis livrées en quelques jours, non seulement la marge du fret aérien est éliminée, mais aussi les nouveaux droits de douane forfaitaires – car ceux-ci s’appliquent aux expéditions directes de pays tiers aux consommateurs finaux, et non aux marchandises importées dans des entrepôts européens puis redistribuées au sein de l’UE. Temu a établi des partenariats pour ce modèle avec des prestataires logistiques nationaux en Allemagne (DHL), en France (La Poste), en Espagne (Correos), en Italie (Poste Italiane), aux Pays-Bas, en Autriche et au Royaume-Uni.
Cette approche est remarquable à plusieurs égards. Premièrement, elle réduit les délais de livraison de deux à trois semaines à quelques jours seulement – un avantage concurrentiel auparavant réservé aux détaillants européens. Deuxièmement, selon l'entreprise, elle diminue les coûts logistiques par article d'environ 60 %. Troisièmement, elle permet à Temu d'accéder à des catégories de produits auparavant difficiles à desservir par livraison directe : meubles volumineux, assortiments différenciés selon les régions ou produits saisonniers périssables. Paradoxalement, les douanes ont ainsi accéléré, plutôt que freiné, la professionnalisation de la logistique des plateformes.
Rico Back, ancien PDG du groupe GLS et de Royal Mail, et actuel associé-gérant du cabinet de conseil SKR, résume ainsi les implications : la nouvelle réglementation ne modifie pas l’écart de prix fondamental entre les importations directes de Chine et les produits européens. Les envois individuels deviendront moins avantageux, tandis que les envois groupés gagneront en importance. Les envois groupés via des entrepôts européens, suivis d’une distribution en Europe, deviendront plus significatifs. Ce recentrage de la distribution vers l’UE s’accélérera considérablement à partir de l’été, car les expéditions suivent toujours la structure logistique la plus efficace, et cette structure est actuellement en pleine mutation.
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Dimension fiscale : Qui profite des recettes douanières ?
Un aspect souvent négligé du nouveau régime douanier est son architecture fiscale. Le droit de douane forfaitaire de trois euros n'est pas une taxe de protection des consommateurs, mais une ressource propre de l'UE. Conformément aux règles budgétaires européennes, les autorités douanières nationales conservent 25 % des droits perçus au titre des frais de recouvrement ; les 75 % restants sont versés au budget de l'UE. La Commission européenne prévoit des recettes douanières supplémentaires d'environ un milliard d'euros par an grâce à la suppression du seuil de minimis.
L'impact réel sur les recettes dépendra toutefois de la rapidité et de l'efficacité avec lesquelles les principales plateformes adapteront leurs chaînes d'approvisionnement au modèle d'entreposage de l'UE. Chaque transaction d'importation traitée via un centre de distribution européen est exemptée de droits de douane sur les expéditions directes. À moyen terme, les retombées fiscales de la réforme pourraient donc être nettement inférieures aux attentes, malgré une charge administrative considérable pour les autorités douanières nationales. L'Union douanière et financière allemande (BDZ) a déjà averti que les nouvelles obligations douanières seront peu utiles si les systèmes informatiques, les interfaces et les capacités de contrôle ne se développent pas en conséquence. Avec des millions de petits envois quotidiens, les autorités atteignent déjà leurs limites.
De plus, des frais de traitement seront instaurés à partir de novembre 2026, en sus des droits de douane standard. Ces frais visent à compenser les coûts administratifs considérables supportés par les autorités douanières nationales. Leur montant définitif était encore en cours de finalisation au moment de la publication. Il en résultera une double structure de coûts pour les consommateurs : les droits de douane eux-mêmes, auxquels s’ajoutent les frais de traitement. Les plateformes utilisant le modèle d’entreposage de l’UE évitent en grande partie ces deux coûts, ce qui leur confère un avantage relatif supplémentaire par rapport aux petits fournisseurs qui continuent de privilégier la livraison directe.
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Sécurité des produits et surveillance du marché : le véritable déficit
Une analyse approfondie du « tarif Temu » serait incomplète sans un examen du contexte réglementaire plus large. Ce tarif vise à corriger une distorsion fiscale de la concurrence : la disparité des taxes et droits de douane entre les fournisseurs de l’UE et les importateurs à bas coûts. Cependant, le problème structurel des livraisons directes en provenance de Chine ne se limite pas aux droits de douane ; il concerne avant tout la sécurité des produits et la surveillance du marché.
Les chiffres sont alarmants : en 2023, l’Agence fédérale allemande des réseaux a inspecté près de 5 000 cargaisons de marchandises en provenance de pays tiers et a constaté que 92 % d’entre elles n’étaient pas conformes à la réglementation européenne. La Fédération allemande du commerce de détail (HDE) a signalé qu’environ 60 % des produits livrés étaient impropres à la vente en raison d’infractions à la législation sur les produits chimiques. L’association de consommateurs Stiftung Warentest a mis en évidence de graves défauts de sécurité dans des jouets, des bijoux et des appareils électriques des marques Temu et Shein. Dans le cadre de son enquête DSA concernant Temu, la Commission européenne a constaté qu’un pourcentage très élevé des chargeurs testés n’avaient pas satisfait aux tests de sécurité de base et qu’une proportion importante des jouets pour bébés testés présentaient des risques pour la sécurité de gravité moyenne à élevée.
La taxe douanière de trois euros ne résout aucun de ces problèmes. Elle renchérit les colis expédiés directement, sans pour autant améliorer systématiquement le contrôle de leur contenu. Tant que les autorités de surveillance du marché souffriront d'un sous-financement chronique et ne pourront effectuer que des contrôles aléatoires, le problème de la sécurité des produits persistera structurellement, qu'un colis soit soumis ou non à cette taxe. L'association TÜV a donc déjà appelé à un usage cohérent des pouvoirs de contrôle et de sanction de la DSA, à garantir des ressources suffisantes pour la surveillance douanière et du marché dans toute l'UE et à abaisser le seuil de 45 millions d'utilisateurs pour des obligations de transparence plus strictes.
Le dispositif de responsabilité introduit par la nouvelle loi douanière comporte une amélioration significative : les plateformes de vente en ligne seront désormais juridiquement considérées comme des « importateurs présumés », c’est-à-dire des importateurs fictifs. Elles devront retenir les droits de douane et la TVA au moment de l’achat et les reverser aux autorités compétentes. Cela transfère au moins la responsabilité du respect des obligations fiscales aux plateformes et incite à un contrôle plus rigoureux des produits, car les risques de responsabilité sont liés à l’importation de marchandises.
Évolutions concurrentielles : qui perd, qui gagne ?
Les conséquences à moyen terme de la taxe douanière varient considérablement selon les acteurs du marché. Pour les détaillants européens, notamment les petites et moyennes entreprises (PME), la taxe n'apporte qu'un soulagement limité. Elle augmente modérément le coût du modèle de vente directe au consommateur des plateformes, mais ne supprime pas l'écart de prix fondamental qui repose sur des coûts de production nettement inférieurs, des normes de travail différentes et des subventions industrielles d'État en Chine. Le nouveau modèle d'entreposage européen des grandes plateformes reproduit également cet avantage structurel en termes de coûts : Temu, selon ses propres chiffres, perd actuellement environ un milliard de dollars par an sur le marché européen, pertes financées par sa maison mère chinoise, PDD Holdings, afin de conquérir des parts de marché. Ce capitalisme de croissance au détriment de la rentabilité est fondamentalement incompatible avec les structures de coûts des PME européennes.
Pour le secteur du fret aérien au niveau des plateformes de commerce électronique existantes, les effets à court terme sont importants. DHL et l'aéroport de Leipzig/Halle anticipent un ralentissement temporaire plutôt qu'un effondrement structurel. Cependant, le transfert structurel du fret aérien vers le fret maritime, déjà en cours à Temu et dans d'autres plateformes, modifiera les capacités de fret sur la liaison Chine-Europe à moyen et long terme. Les aéroports comme Budapest, fortement dépendants du trafic de transit lié au commerce électronique, seront plus durement touchés par la restructuration des chaînes d'approvisionnement que les plateformes de correspondance universelles.
Pour les grands prestataires logistiques, de nouveaux modèles économiques émergent. DHL, La Poste, Correos et Poste Italiane sont déjà partenaires logistiques de Temu pour la distribution intérieure européenne. Le flux de marchandises ne disparaît pas ; il se réorganise simplement, comme l’explique Rico Back. Ceux qui possèdent l’infrastructure des réseaux de distribution du e-commerce européen gagnent des parts de marché au détriment des transporteurs aériens indépendants qui profitaient auparavant du modèle de livraison directe.
Les limites de la stratégie réglementaire : pourquoi trois euros ne suffisent pas
L'impact du nouveau tarif douanier est réel, mais limité. Trois euros par catégorie de produits, sur la base d'un prix moyen de huit euros pour un t-shirt chez Temu, représentent une hausse de coût de près de 40 % par poids de colis – ce qui peut sembler un choc concurrentiel. Cependant, l'écart de prix entre un t-shirt Temu à huit euros et un produit similaire chez un détaillant de mode allemand, vendu entre 25 et 40 euros, ne peut être comblé par un tarif de trois euros. Des études suggèrent que l'introduction de ce tarif forfaitaire pourrait entraîner des hausses de prix allant jusqu'à 10 % pour les produits importés. Même cela ne suffit pas à éliminer l'avantage structurel des plateformes.
La solution transitoire présente également une faiblesse intrinsèque : elle doit être remplacée en 2028 par des droits de douane réguliers et spécifiques à chaque produit, une fois que le Centre de données douanières de l’UE sera opérationnel. D’ici là, le système de taux forfaitaires demeure une simplification qui ne reflète ni les valeurs marchandes réelles ni les droits de douane spécifiques aux différentes catégories de produits. Un jouet en plastique bon marché et un composant électronique peu coûteux sont soumis au même taux forfaitaire de trois euros, alors même que leurs droits de douane habituels et les complications qui en découlent en matière de conformité des produits et de surveillance du marché sont très différents.
La distorsion concurrentielle que vise ce tarif douanier est donc bien réelle ; toutefois, la solution choisie manque d'ambition structurelle. Une concurrence durable et équitable entre les plateformes asiatiques à bas prix et les fournisseurs européens exigerait l'application intégrale des droits de douane habituels à toutes les catégories de produits, un renforcement drastique de la surveillance du marché grâce à des effectifs et une infrastructure informatique suffisants, une application rigoureuse de la loi sur les services numériques et des directives relatives à la sécurité des produits, ainsi qu'une réforme du système de subventions publiques à l'exportation en dehors du cadre de l'OMC. Le « tarif Temu » n'est qu'un premier pas sur un long chemin.
Entre succès réglementaire et adaptation stratégique
Les premières semaines suivant le 1er juillet 2026 ont confirmé les prédictions des experts en logistique : les douanes modifient les flux de marchandises plus rapidement qu’elles ne réduisent la demande. Hong Kong et Budapest voient leurs capacités diminuer, tandis que les centres de distribution européens et les corridors de fret maritime gagnent en importance. Temu, Shein et AliExpress avaient déjà intégré cette stratégie dans leurs prix et, dans certains cas, l’avaient mise en œuvre opérationnellement, bien avant l’entrée en vigueur des mesures douanières.
Le véritable impact de la « taxe Temu » ne se reflétera pas dans les données de fret des premières semaines de juillet, mais plutôt dans les parts de marché sur une période de 12 à 18 mois. Si Temu traite 80 % de ses commandes européennes depuis des entrepôts locaux, cette taxe forfaitaire sur les expéditions directes est tout simplement sans incidence sur son activité principale. Les plateformes chinoises ne sont pas victimes de la réglementation ; ce sont elles qui s’y adaptent le plus rapidement. Pour les détaillants européens, c’est là le véritable enseignement de cet épisode réglementaire.
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