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Tragédie du Mercosur : « Cette Europe est un désastre complet, dirigée par des éléments aux manœuvres douteuses. »

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Publié le : 23 janvier 2026 / Mis à jour le : 23 janvier 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Tragédie du Mercosur : « Cette Europe est un désastre complet, dirigée par des éléments aux manœuvres douteuses. »

Tragédie du Mercosur : « Cette Europe est un désastre complet, dirigée par des éléments aux manœuvres douteuses. » – Image : Xpert.Digital

Crise du leadership en Europe : quand l'idéologie remplace la géopolitique

Comment le fiasco du Mercosur révèle l'incapacité systémique de l'Union européenne à agir et comment la dépendance numérique vis-à-vis des géants technologiques non européens compromet la souveraineté stratégique

Après 25 ans de négociations et quelques jours seulement après la signature solennelle par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le Parlement européen a décidé, le 21 janvier 2026, à une courte majorité de 334 voix contre 324, de saisir la Cour de justice de l'Union européenne de l'accord de libre-échange du Mercosur. Cette décision retarde la ratification d'un accord qui, avec plus de 700 millions d'habitants et un PIB cumulé d'environ 22 000 milliards de dollars, créerait la plus grande zone de libre-échange au monde. Ce qui, à première vue, semble être une simple procédure parlementaire, se révèle, à y regarder de plus près, le symptôme d'un malaise européen plus profond : l'incapacité d'agir de manière stratégique aux moments les plus critiques.

Les échanges bilatéraux entre l'UE et les pays du Mercosur s'élevaient à 111 milliards d'euros en 2024. La Commission européenne prévoit que l'accord augmentera les exportations de 39 %, ce qui contribuerait à hauteur de 49 milliards d'euros à la production économique européenne et pourrait créer plus de 440 000 emplois. La réduction des droits de douane permettrait aux entreprises européennes d'économiser environ 4 milliards d'euros par an. L'industrie automobile allemande, actuellement soumise à des droits de douane de 35 % sur ses exportations vers le Mercosur, en bénéficierait considérablement. L'Allemagne, à elle seule, affiche un excédent commercial annuel de 11 milliards d'euros avec le Mercosur. Cependant, ces arguments économiques sont occultés par le tumulte des querelles idéologiques.

Extrait de notre histoire thématique sur le thème du « Mercosur » :

  • 21 janvier 2026 | La fin de la paralysie européenne : le pacte du Mercosur avec l’Amérique latine, une opportunité géopolitique et économique
  • 9 janvier 2026 | Mercosur | L'Europe peut encore le faire : voici comment l'UE sécurise ses matières premières pour l'avenir – Le signal à Trump et XI arrive à point nommé !
  • 19 décembre 2025 | Le veto de Meloni dans l'accord du Mercosur – La vérité sur les subventions agricoles : pourquoi l'Europe n'est pas victime du libre-échange
  • 19 décembre 2025 | La lutte pour les matières premières : pourquoi l'UE a absolument besoin du pacte Mercosur malgré la colère des agriculteurs
  • 19 décembre 2025 | Le paradoxe du Mercosur : quand le lobbying agricole menace l'avenir industriel de l'Europe
  • 16 décembre 2025 | L’accord du Mercosur au bord de l’effondrement : l’Europe est-elle en train de gâcher sa dernière chance en Amérique du Sud ?

Anatomie de l'automutilation politique

Le vote au Parlement européen a offert un spectacle surprenant. Huit eurodéputés allemands Verts ont voté pour le report, deux contre et un s'est abstenu. De ce fait, les Verts et la Gauche, alliés à des groupes dissidents comme l'AfD, ont formé une majorité contre les Conservateurs, les sociaux-démocrates et les Libéraux. Cette configuration est remarquable, car les Verts définissent leur identité politique en grande partie par leur prise de distance avec l'AfD et accusent régulièrement les autres partis de collaborer avec l'« extrême droite ».

Les critiques ne se sont pas fait attendre. Jens Spahn, chef du groupe parlementaire CDU/CSU, a déclaré que « l'extrême droite et l'extrême gauche » n'avaient obtenu la majorité au Parlement européen que grâce au vote favorable des Verts allemands. Christian Dürr, chef du FDP, a dénoncé un scandale, tandis que Wolfgang Kubicki a qualifié les Verts de menace pour la prospérité et d'hypocrites notoires. Il a affirmé que les Verts se moquaient bien du rempart contre l'AfD lorsqu'il s'agissait de s'opposer au libre-échange. Même au sein de leur propre parti, des dissensions sont apparues. Felix Banaszak, coprésident du parti des Verts, a déclaré son mécontentement face à ce résultat, et Franziska Brantner, également coprésidente, a plaidé pour une application provisoire de l'accord. L'ancien ministre de l'Agriculture, Cem Özdemir, a déclaré sans ambages : le temps des promesses en l'air est révolu ; la souveraineté européenne doit faire ses preuves par des actions concrètes.

Ce conflit interne n'est pas le fruit du hasard, mais bien l'expression d'une contradiction fondamentale au sein du Parti vert. Les Verts se présentent comme les champions du multilatéralisme, de l'ordre international fondé sur des règles et de la solidarité internationale. Pourtant, dès que des problèmes concrets surgissent et que le libre-échange entre en jeu, cette façade s'effondre. Le schéma est bien connu. Concernant l'AECG, l'accord de libre-échange avec le Canada, les Verts ont manifesté contre cet accord pendant des années. Concernant le TTIP, ils ont brandi des images alarmistes de poulet chloré. Dans les deux cas, les Verts ont manifesté un rejet catégorique des accords de libre-échange, qu'ils ont légitimé par des arguments de protection de l'environnement et des consommateurs.

Le double discours de la realpolitik verte

Le véritable problème est plus profond que de simples manœuvres de vote tactiques. Il réside dans l'incapacité structurelle d'un parti à mettre en œuvre de manière cohérente ses propres valeurs. Les Verts appellent à une Union européenne plus forte et plus souveraine, et pourtant, au Parlement européen, ils votent avec l'AfD contre la plus grande zone de libre-échange du monde. Ils reprochent aux conservateurs de collaborer avec des « extrémistes de droite » sur la loi relative aux chaînes d'approvisionnement, mais coopèrent eux-mêmes avec ces mêmes forces lorsque cela sert leurs objectifs idéologiques. Ce comportement s'inscrit dans un schéma récurrent : proclamer une supériorité morale, mais agir avec pragmatisme lorsqu'il s'agit de conserver le pouvoir.

La politique étrangère du parti vert ces dernières décennies illustre parfaitement ces contradictions. Pendant des décennies, les Verts ont prôné le pacifisme et le renoncement aux armes. Les interventions au Kosovo et en Afghanistan ont suscité d'immenses controverses au sein du parti avant d'être approuvées après de violentes luttes internes. Après l'attaque russe contre l'Ukraine, les livraisons d'armes et la dissuasion sont soudainement devenues la seule option. Mais ceux qui diabolisent la politique de puissance depuis des années ne peuvent plus la défendre de manière crédible lorsqu'elle devient soudainement nécessaire.

La politique économique verte présente des incohérences similaires. L'accord du Mercosur est rejeté au nom de la protection du climat et de la destruction des forêts tropicales. Cette critique n'est pas totalement infondée. L'accord favorise en effet l'importation de viande bovine et de soja d'Amérique du Sud, ce qui peut être lié à la déforestation. Parallèlement, l'UE exporte des pesticides et des véhicules à moteur thermique vers les pays du Mercosur dans le cadre de cet accord, ce qui est également néfaste pour le climat. Cependant, cet argument ignore complètement la dimension géopolitique. L'accord comprend des engagements pris dans le cadre de l'Accord de Paris sur le climat et des obligations de prévention de la déforestation. Bien que les chapitres relatifs au développement durable ne soient pas soumis à des sanctions, l'alternative n'est pas un meilleur accord, mais plutôt le maintien de la domination de la Chine dans la région.

Le prix stratégique de la timidité européenne

Les conséquences géopolitiques du report du Mercosur sont graves. La Chine a considérablement intensifié sa présence en Amérique latine ces dernières années et est déjà le deuxième partenaire commercial du Mercosur après l'UE. Tandis que l'Europe est enlisée dans des luttes de pouvoir internes, la Chine étend systématiquement sa présence sur des marchés stratégiques pour les entreprises européennes. La décision du Parlement européen envoie un signal alarmant : l'Europe n'est plus un partenaire fiable. Après 25 ans de négociations, le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay s'interrogent désormais sur la crédibilité de l'UE en tant que partenaire commercial.

Les conséquences économiques sont immédiatement perceptibles. Pour les industries allemandes de l'électronique et du numérique, un marché d'environ 90 milliards d'euros reste bloqué par des droits de douane, des obstacles réglementaires et un manque de visibilité sur les perspectives. Sans accord, les fournisseurs européens perdront des opportunités concrètes, tandis que d'autres régions économiques développent stratégiquement leur présence en Amérique du Sud. Cela fragilise la compétitivité internationale des entreprises européennes, déjà fragilisée par la pression qui pèse sur l'Europe.

L'importance stratégique de cet accord réside non seulement dans les débouchés à l'exportation, mais aussi dans l'accès aux matières premières essentielles. Les pays d'Amérique du Sud possèdent des ressources stratégiques dont l'Europe a un besoin urgent pour réduire sa dépendance à l'égard de la Chine. En période d'incertitude géopolitique, l'Europe a besoin de davantage de partenaires commerciaux fiables, et non de moins, afin de diminuer sa dépendance vis-à-vis de certaines régions. Le retard pris dans la conclusion de l'accord du Mercosur affaiblit l'Europe sur le plan économique et en matière de politique commerciale, et nuit à sa crédibilité.

La véritable tragédie réside dans le décalage entre les discours et la réalité. L'UE se présente comme une championne du multilatéralisme fondé sur des règles et propose l'accord Mercosur comme une réponse aux politiques tarifaires protectionnistes du président américain Donald Trump. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié cet accord de décision claire en faveur du libre-échange plutôt que des droits de douane. Or, lorsque les mêmes forces politiques qui réclament une plus grande unité européenne face aux tensions géopolitiques bloquent un accord qui démontrerait précisément cette capacité d'action, une contradiction fondamentale apparaît. L'Europe perd en crédibilité, tandis que l'égoïsme national et le repli idéologique sapent sa prétention à une capacité stratégique.

La dimension numérique de l'impuissance européenne

Alors que l'Europe échoue en matière de politique commerciale, sa faiblesse stratégique est encore plus flagrante dans le secteur numérique. Sa dépendance aux entreprises technologiques américaines a atteint un niveau qui compromet gravement sa souveraineté numérique. Un rapport de l'Open Cloud Coalition estime la part de marché globale de Microsoft dans le secteur public de l'UE pour les logiciels de productivité à 77 %. Dans certains États membres, cette part atteint 84 % pour les outils collaboratifs et se situe même entre 90 et 92 % pour les logiciels bureautiques.

Dans le secteur des infrastructures cloud, les fournisseurs américains Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google dominent le marché européen avec une part de marché cumulée d'environ 70 %. Cette dépendance pose non seulement des problèmes économiques, mais engendre également de graves vulnérabilités juridiques et stratégiques. Le Cloud Act américain oblige les entreprises américaines à transférer des données, même si celles-ci sont stockées en Europe. Ceci contrevient au Règlement général sur la protection des données (RGPD) de l'UE et compromet la confidentialité des données européennes.

Les risques ne sont pas théoriques. Au Sénat français, un haut responsable de Microsoft a été interrogé sur sa capacité à garantir que les données stockées en France ne seraient jamais partagées avec les autorités américaines. La réponse fut négative. Cet incident souligne l'idée centrale selon laquelle l'Europe ne peut atteindre l'autonomie stratégique tant que les services numériques essentiels dépendent de plateformes contrôlées par des pays étrangers. Même lorsque les services cloud de fournisseurs américains sont exploités dans des centres de données européens, ils ne relèvent pas de la souveraineté européenne.

L'ampleur de cette dépendance apparaît clairement en cas de crise. Un scénario où les États-Unis bloqueraient leurs services technologiques destinés à l'Europe peut sembler radical, mais il n'est pas à exclure. En Europe, la crainte grandit que Donald Trump n'instrumentalise les activités des entreprises américaines dans le conflit commercial ou n'impose une réglementation moins stricte aux géants du secteur informatique. Les États-Unis pourraient bloquer ou rediriger l'accès aux principaux fournisseurs d'infrastructure Internet, tels que Lumen et Cogent, ralentissant ou interrompant ainsi les connexions entre l'Europe et le reste du monde. Les organismes d'émission de certificats basés aux États-Unis pourraient compromettre la sécurité des domaines européens en révoquant ou en refusant les certificats HTTPS.

Face à l'ampleur du problème, les réponses politiques à cette menace apparaissent d'une impuissance consternante. L'Allemagne et la France ont accueilli un sommet européen sur la souveraineté numérique en novembre 2025. Conclusion : tous s'accordent à dire que la souveraineté numérique est un concept pertinent et important, mais il est loin d'être certain que les initiatives proposées, telles que la déréglementation et la coopération entre entreprises, permettront de l'atteindre. La Commission européenne a annoncé la loi européenne sur le cloud et le développement de l'IA afin de jeter les bases d'une infrastructure cloud européenne sécurisée. Reste à savoir si les fournisseurs de services cloud, accusés par les experts de se livrer à une opération de blanchiment de souveraineté, seront considérés comme souverains au sens de cette loi.

 

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La véritable raison de la crise européenne : le continent est en train de se saboter lui-même

La machine de lobbying des géants de la technologie

L'impuissance de l'Europe dans le secteur numérique n'est pas seulement technologique, mais aussi politique. Selon les ONG LobbyControl et Corporate Europe Observatory, l'industrie technologique de l'UE a récemment dépensé 151 millions d'euros en lobbying, un record. Ces dépenses semblent porter leurs fruits. La domination des produits des géants du numérique reste incontestée, même en présence d'alternatives. Si Microsoft a annoncé cinq engagements numériques pour l'Europe, dont une augmentation de 40 % de la capacité de ses centres de données en deux ans, ces mesures ne changent rien à la dépendance fondamentale. Au contraire, elles la renforcent.

La Commission européenne reconnaît en interne une forte dépendance à l'égard de Microsoft, faute d'alternatives européennes crédibles. Parallèlement, elle souligne que, pour des raisons de souveraineté, l'Europe a un besoin urgent d'un secteur du cloud performant et développé localement, capable de fournir des solutions de cloud souveraines, sécurisées et fiables. Toutefois, compte tenu des investissements colossaux nécessaires et du risque de mauvaise allocation des ressources, il est difficilement réaliste de créer de toutes pièces des concurrents systémiques capables de rivaliser avec les géants américains du cloud.

Peter Ganten, de l'Open Source Business Alliance, souligne que les entreprises européennes pourraient développer les capacités de cloud computing nécessaires si la volonté politique existait. L'organisation allemande de référence pour la souveraineté numérique fédère déjà des entreprises, selon ses propres déclarations. La députée écologiste Anna Cavazzini met en lumière l'importance des marchés publics : aux États-Unis, les entreprises ont connu une forte croissance grâce aux contrats et aux financements publics ; ce qui n'est pas le cas en Europe. C'est là le cœur du problème. L'Europe ne manque pas de capacités techniques, mais plutôt de volonté politique et de cohérence stratégique.

L’illusion de la capacité européenne à agir

En janvier 2025, le Parlement européen a appelé à rompre avec les géants technologiques américains et à une libération numérique. Ce discours contraste fortement avec la réalité. Si le Parlement adopte des résolutions ambitieuses, leur mise en œuvre concrète reste hors de portée. Le problème réside dans la faiblesse structurelle de la gouvernance européenne. L'UE est une union de 27 États aux intérêts souvent divergents. Pékin exploite délibérément ces divergences, ce qui explique pourquoi la politique du bloc européen à l'égard de la Chine n'est pas alignée sur les intérêts américains.

La politique commerciale illustre cette division. Après les États-Unis, la Chine est le deuxième partenaire commercial de l'UE. Inversement, l'UE est le premier partenaire commercial de la Chine. Depuis 2018, les États-Unis sont parvenus à réduire partiellement leur dépendance aux importations chinoises. L'Europe, en revanche, importe davantage, et le déficit commercial avec la Chine s'est creusé. Hormis les droits de douane sur les véhicules électriques, Bruxelles s'est abstenue d'imposer des barrières commerciales explicites à l'encontre de la Chine, au grand dam de Washington.

Dans le même temps, l'application de droits de douane élevés s'avère plus difficile pour l'Europe, car les relations avec la Chine sont bidirectionnelles. Si les voitures BYD sont vendues à Berlin, de nombreux véhicules Volkswagen sont également exportés vers Pékin. Les entreprises européennes sont intégrées à des chaînes d'approvisionnement dominées par la Chine et utilisent des produits intermédiaires chinois. Le dilemme chinois est donc plus marqué au sein de l'UE, et les arguments en faveur d'une coopération accrue avec Pékin sont plus convaincants. L'esprit traditionnel de la diplomatie par le commerce a certes subi des dommages importants depuis 2022, mais il est loin d'avoir disparu.

Cette ambivalence engendre une paralysie dangereuse. La Chine, autrefois marché rentable, s'est muée en un concurrent impitoyable, caractérisée par une surcapacité massive, un dumping et des excédents commerciaux records. Pour l'Europe et l'Allemagne, cela se traduit par une pression accrue sur les industries clés, un effondrement des marchés et une désindustrialisation rampante. Aujourd'hui, la Chine domine de nombreux secteurs économiques où l'Allemagne occupait autrefois une position dominante, notamment le marché automobile mondial. Des industries allemandes essentielles, telles que la construction mécanique, la chimie et l'automobile, perdent considérablement en compétitivité. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'économie allemande n'a pratiquement pas connu de croissance ces six dernières années.

L'échec de la classe politique

Le blocus du Mercosur et la dépendance numérique ne sont pas des problèmes isolés, mais les symptômes d'une défaillance systémique de la classe politique européenne. L'Europe subit la seconde vague de la politique commerciale chinoise, qui cible des pays industrialisés matures comme l'Allemagne. Parallèlement, l'administration Trump poursuit une politique protectionniste et se détourne de l'Europe sur les plans politique et culturel. Dans ce contexte, une vision stratégique claire et une grande fermeté sont indispensables. Or, l'Europe s'enlise dans des querelles intestines.

Un document stratégique conjoint de l'Allemagne et de l'Italie, publié en amont d'un sommet informel en février 2026, alertait sur le risque de retard de l'Union européenne par rapport aux États-Unis et à la Chine. Ce document préconisait des réformes profondes pour alléger la bureaucratie, accélérer les procédures d'approbation et renforcer le marché unique européen. Le niveau de vie et la souveraineté des Européens étaient jugés menacés. Les barrières commerciales internes à l'UE se traduisent par des droits de douane pouvant atteindre 44 % sur les biens et plus de 110 % sur les services. Le véritable scandale réside dans le fait que l'Europe est de loin son principal partenaire commercial, et pourtant, elle n'arrive pas à ouvrir son propre marché unique.

McKinsey estime le déficit d'investissement annuel de l'Europe à 1 200 milliards d'euros au cours des cinq prochaines années. Alors que l'ancien président de la BCE, Mario Draghi, dans son rapport 2024 sur la compétitivité de l'UE, avait chiffré ce besoin d'investissement annuel à 800 milliards d'euros, ce chiffre est aujourd'hui environ une fois et demie supérieur. Ces cinq dernières années, les entreprises américaines ont investi 2 000 milliards d'euros de plus dans les technologies numériques que leurs concurrentes européennes. La Chine investit trois fois plus que l'Europe dans les industries manufacturières traditionnelles.

Ces chiffres révèlent l'ampleur de la complaisance européenne. Tandis que la concurrence investit massivement, l'Europe se perd en querelles de détails et se paralyse. L'ancien PDG de Siemens, Joe Kaeser, l'a dit sans ambages : « Comment peut-on être aussi stupide dans ce parlement ? » Le monde qui nous entoure ne nous prend plus au sérieux. Le président américain ne considère plus l'Europe comme un allié proche, et les Chinois acheminent vers d'autres marchés tout ce qu'ils ne parviennent pas à vendre aux États-Unis, via l'Europe. Et puis, après 25 ans, l'Europe veut enfin réagir, mais échoue à cause de ses propres faiblesses.

Les Verts, une image déformée des contradictions européennes

Le rôle des Verts dans ce fiasco est symptomatique d'un problème plus profond. Ce parti incarne la contradiction entre aspiration morale et réalité politique dans sa forme la plus pure. Les élus verts réclament la protection du climat, mais rejettent les accords qui permettraient aux entreprises européennes de vendre davantage de technologies respectueuses de l'environnement dans les économies émergentes. Ils prônent le multilatéralisme, mais votent avec l'extrême droite lorsque cela sert leurs convictions idéologiques. Ils revendiquent la souveraineté européenne, mais bloquent les mesures qui renforceraient précisément cette souveraineté.

L'accord du Mercosur s'oppose clairement au Pacte vert pour l'Europe sur de nombreux points et contredit plusieurs critères de durabilité. Le Pacte vert stipule que les émissions nettes de gaz à effet de serre seront éliminées d'ici 2050, or la production de viande bovine et d'aliments pour animaux à base de soja provenant du Mercosur génère d'énormes émissions, notamment lorsque les forêts tropicales sont défrichées pour leur fabrication. Cette critique n'est pas sans fondement. Cependant, elle ignore les réalités du commerce international. L'alternative à l'accord du Mercosur n'est pas un meilleur accord assorti d'exigences de durabilité plus strictes, mais plutôt le maintien de la domination de la Chine dans la région et le déclin de l'influence européenne.

La politique climatique des Verts contredit leur politique économique. La protection du climat ne peut se faire au détriment de l'économie et de la société. La majorité des acteurs économiques et de la société civile souhaite une politique climatique, mais rejette l'alarmisme, l'ambition démesurée, le fondamentalisme, le moralisme et la diffamation des opinions dissidentes. Les Verts, dans une démarche populiste, misent sur un durcissement disproportionné des objectifs et érigent des châteaux en Espagne, en marge du cadre démocratique. Si les Verts formulent des revendications radicales, refusent les étapes nécessaires à la neutralité climatique, les considérant comme un prolongement des modèles économiques liés aux énergies fossiles, et discréditent l'expérience acquise en la qualifiant de lobbying à des fins de maximisation des profits, ils perdront des partenaires importants.

Un continent en déclin

L'Europe se trouve à la croisée des chemins. Le blocus du Mercosur et la dépendance numérique ne sont pas des échecs isolés, mais bien les manifestations d'une incapacité systémique à agir. Cette incapacité découle du décalage entre un sentiment démesuré de supériorité morale et la nécessité, en matière de realpolitik, d'une action stratégique. L'Europe se définit par des valeurs, mais échoue à les traduire en politiques concrètes pour relever les défis géopolitiques.

Les conséquences sont prévisibles. Tandis que l'Europe se préoccupe de ses affaires intérieures, les États-Unis et la Chine renforcent leur leadership technologique. Pendant que l'Europe bloque les accords commerciaux, d'autres régions économiques concluent des ententes. Pendant que l'Europe débat du développement durable, elle perd des marchés, des emplois et son influence stratégique. Les bouleversements géopolitiques de ces dernières années ont impitoyablement mis en lumière les faiblesses de l'Europe. L'ascension fulgurante de la Chine, passée d'un pays pauvre à la première place manufacturière mondiale, a engendré d'énormes excédents industriels qui redessinent désormais les chaînes d'approvisionnement mondiales.

Le paradoxe de la situation européenne réside dans le fait que les solutions sont connues. L'Europe a besoin de davantage d'investissements dans les infrastructures numériques, d'une politique industrielle cohérente, de la réduction des barrières commerciales internes et d'accords commerciaux stratégiques avec des partenaires fiables. Tout cela est possible et a été exposé dans de nombreux rapports et documents stratégiques. Ce qui fait défaut, c'est la volonté politique de le mettre en œuvre. Tant que les intérêts particuliers, les convictions idéologiques et l'égoïsme national domineront la politique européenne, le continent continuera de perdre de son importance.

Le vote sur le Mercosur a été un moment de vérité. Il a révélé l'incapacité de l'Europe à tenir ses promesses dans les moments cruciaux. Le monde en prend note et en tire des conclusions. Investisseurs, entreprises et partenaires commerciaux recherchent des solutions plus fiables. L'Europe est de plus en plus perçue comme un facteur de risque, et non comme une opportunité. Cette perception est fondée. Un continent qui bloque un accord commercial après 25 ans de négociations en raison de considérations idéologiques d'une minorité parlementaire n'est pas un partenaire attractif pour une coopération stratégique à long terme.

La dépendance numérique vis-à-vis des entreprises technologiques américaines souligne l'impuissance stratégique de l'Europe. L'Europe a raté le coche de la révolution numérique et est désormais entièrement dépendante des plateformes étrangères. Les tentatives pour réduire cette dépendance paraissent timides au vu de l'ampleur du problème. Tant que les marchés publics ne privilégieront pas systématiquement les solutions européennes, tant que les investissements dans les infrastructures numériques ne seront pas massivement augmentés et tant que la volonté politique de promouvoir systématiquement les entreprises technologiques européennes fera défaut, rien ne changera.

L'Europe est à la croisée des chemins. Soit le continent retrouve clarté et détermination stratégiques, soit il sombrera dans l'insignifiance géopolitique. Le blocus du Mercosur et la dépendance numérique sont des signaux d'alarme qu'il est impossible d'ignorer. Ils démontrent que la plus grande menace qui pèse sur l'Europe ne vient pas de l'extérieur, mais de l'intérieur. C'est l'incapacité à agir de concert par-delà les clivages idéologiques qui paralyse le continent. Tant que cette paralysie perdurera, l'Europe continuera de reculer tandis que d'autres régions du monde progresseront. La responsabilité incombe à la classe politique, et plus particulièrement aux forces qui se réclament du leadership moral mais qui échouent aux moments cruciaux.

 

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