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Deux poids, deux mesures dangereux : comment la Commission européenne échoue sur les questions de marché intérieur et de bureaucratie

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Publié le : 17 avril 2026 / Mis à jour le : 17 avril 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Deux poids, deux mesures dangereux : comment la Commission européenne échoue sur les questions de marché intérieur et de bureaucratie

Deux poids, deux mesures dangereux : les défaillances de la Commission européenne en matière de marché unique et de bureaucratie – Image : Xpert.Digital

De belles paroles, des chiffres amer : comment la Commission européenne promet de réduire la bureaucratie tout en produisant une quantité record de réglementations

1 456 nouvelles lois : pourquoi le marché unique sombre dans le chaos bureaucratique de l’UE

Draghi tire la sonnette d'alarme : la bureaucratie européenne est-elle en train de détruire le marché unique européen ?

L'Union européenne est prise au piège d'un paradoxe dangereux. Alors que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, fait de la réduction des formalités administratives sa priorité absolue et ambitionne de renforcer le marché unique européen, les autorités bruxelloises produisent simultanément un nombre record de nouvelles réglementations. Rien qu'en 2025, près de 1 500 nouveaux actes législatifs ont été adoptés – une contradiction fatale qui menace de plus en plus la compétitivité de l'Europe à l'échelle mondiale. Des experts de renom comme Mario Draghi et Enrico Letta tirent la sonnette d'alarme depuis longtemps : si l'UE ne parvient pas à combler le fossé béant entre ambition politique et réalité administrative, le projet économique le plus ambitieux du continent risque d'étouffer sous son propre zèle réglementaire. Cet ouvrage propose un regard sans concession sur la stratégie « omnibus » de Bruxelles, les problèmes structurels non résolus et le véritable bilan de la politique européenne de déréglementation.

Le double discours de Bruxelles : promesses de réforme contre réalité réglementaire

L’Union européenne se trouve dans une situation paradoxale : jamais auparavant le débat public sur la réduction de la bureaucratie n’avait été aussi médiatisé à Bruxelles, et jamais autant de nouvelles réglementations n’avaient été élaborées. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a fait de la simplification et de la compétitivité les axes centraux de son second mandat. Or, la réalité, telle que mesurée par des données fiables et des rapports d’audit indépendants, dresse un tableau plus sombre : un fossé existe entre les ambitions politiques et la réalité administrative, fossé qui constitue un handicap stratégique croissant pour l’économie européenne.

Contexte : Pourquoi l'Europe doit agir de toute urgence

Le problème de compétitivité structurelle de l'Europe n'est pas nouveau, mais il s'est considérablement aggravé ces dernières années. Le marché unique, projet d'intégration le plus ambitieux de l'histoire européenne, regroupe 450 millions de consommateurs, quelque 26 millions d'entreprises et représente une production économique cumulée de 17 000 milliards d'euros. Depuis sa création, il a généré plus de 3,6 millions d'emplois et une forte croissance économique, selon la Commission. Toutefois, ces dernières années, des failles importantes sont apparues dans les fondements de ce projet.

En septembre 2024, l'ancien président de la BCE, Mario Draghi, a présenté un rapport sur la compétitivité européenne dont les conclusions étaient alarmantes : pour rester compétitive à l'échelle mondiale face aux États-Unis et à la Chine, l'UE devrait investir au moins 800 milliards d'euros supplémentaires par an. Un an après la publication du rapport, la frustration des entreprises et des citoyens face à l'inaction s'est considérablement accrue. En septembre 2025, Mario Draghi a de nouveau dressé un tableau sombre de l'économie européenne et a insisté sur la nécessité d'agir rapidement.

En parallèle, l'ancien Premier ministre Enrico Letta a présenté en avril 2024 un rapport largement commenté sur l'avenir du marché unique européen. Il y plaidait pour une nouvelle cinquième liberté – aux côtés des biens, des services, des capitaux et des personnes – dédiée à la recherche, à l'innovation et à la connaissance, ainsi que pour un achèvement fondamental de l'Union des marchés de capitaux. Les chiffres présentés par M. Letta illustrent l'ampleur du problème : le commerce intra-UE de biens, en pourcentage du PIB, est passé de 23,5 % en 2023 à seulement 22,0 % en 2024. Le commerce transfrontalier de services au sein de l'UE représente un modeste 7,9 % du PIB – un chiffre dérisoire au regard de son potentiel. En 2024, le commerce intra-UE total a chuté à 4 025 milliards d'euros, soit une baisse de 2,2 % par rapport à l'année précédente.

Ces chiffres signalent non seulement un ralentissement économique, mais aussi une érosion structurelle de l'intégration au marché unique. Parallèlement, le nombre de procédures d'infraction engagées contre les États membres qui n'appliquent pas correctement les règles du marché unique européen est en hausse. Le constat est clair : le marché unique ne fonctionne pas comme il le devrait.

Mission « Compétitivité » (Rapport Draghi)

Depuis la présentation, en septembre 2024, du rapport d'environ 400 pages sur l'avenir de la compétitivité européenne, commandé par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, Mario Draghi, ancien président de la BCE et ancien Premier ministre italien, n'a cessé de le défendre et de l'expliquer. Conseiller de haut rang auprès de l'Union européenne, il participe aux sommets européens, s'adresse au Parlement européen et rencontre des chefs d'État et de gouvernement ainsi que des représentants du secteur privé. Son principal objectif est actuellement de convaincre les États membres de l'UE de mettre en œuvre ses propositions ambitieuses (telles que des investissements annuels de 800 milliards d'euros et l'émission d'une dette commune européenne) et de ne pas les laisser tomber dans l'oubli.

Conseiller de haut rang et « voix de la raison »

Draghi fait actuellement office de conseiller économique et géopolitique officieux de l'Union européenne. Surtout depuis l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et face à la menace économique que représente la Chine, son expertise est très recherchée à Bruxelles et dans les autres capitales européennes. Il ne cesse de mettre en garde contre le risque d'un lent déclin de l'Europe si elle n'investit pas massivement et immédiatement dans la défense, les technologies et le marché unique.

Interventions dans le milieu universitaire et au sein de la société civile

Outre ses conseils politiques directs, Draghi prononce régulièrement des discours lors de conférences prestigieuses (dans des think tanks, des universités ou des forums comme celui de Davos). Il utilise ces interventions publiques pour exercer une pression sur les politiques nationales en Europe, notamment sur des pays comme l'Allemagne, sceptiques face à l'augmentation de la dette européenne.

Mario Draghi est aujourd'hui une figure emblématique et le principal analyste de la politique économique européenne. Bien qu'il n'ait plus de pouvoir décisionnel, son immense autorité et ses rapports sans concession définissent l'orientation de la législation européenne actuelle et future.

Le cadre stratégique de Von der Leyen : la boussole de la compétitivité

Ursula von der Leyen a réagi à ce constat dès le début de son second mandat en élaborant un nouveau cadre stratégique. Le 29 janvier 2025, la Commission a présenté le « Boussole de la compétitivité », un document stratégique définissant ses priorités en matière de politique économique pour la législature 2024-2029. Ce document s'appuie explicitement sur les analyses des rapports Draghi et Letta et identifie trois grandes priorités : combler le retard d'innovation avec les États-Unis, achever le marché unique et renforcer la sécurité et la résilience économiques.

La stratégie est précise dans son diagnostic et ambitieuse dans ses objectifs. Elle reconnaît explicitement que la réglementation excessive, la fragmentation des marchés et le manque de capacité d'expansion des entreprises européennes constituent les problèmes fondamentaux. Elle fixe pour objectif de réduire la charge administrative pesant sur les entreprises d'au moins 25 % d'ici 2030 – et même de 35 % pour les petites et moyennes entreprises (PME). Sur le papier, cela ressemble à un véritable changement de cap. La question est de savoir si ces paroles se traduiront par des actes.

L'instrument omnibus : réduire la bureaucratie en pratique

Le principal instrument opérationnel de réduction de la bureaucratie est la stratégie dite « omnibus ». Dans le cadre de cette stratégie, la Commission regroupe les amendements à plusieurs actes législatifs existants en un seul ensemble législatif afin d’éliminer les incohérences, de réduire les obligations de déclaration et de diminuer les coûts de mise en œuvre. Dix ensembles de ce type ont été présentés pour la seule année 2025.

Le package Omnibus I : l'exemple le plus connu

Le paquet législatif le plus important sur le plan politique pour 2025 concerne le reporting de durabilité. Proposé par la Commission en février 2025, il prévoit des modifications importantes de quatre directives : la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD), la directive sur le devoir de vigilance en matière de durabilité des entreprises (CSDDD), le règlement de l’UE sur la taxonomie et le règlement de l’UE sur la déforestation (EUDR). La réforme centrale de la CSRD est spectaculaire : l’obligation de reporting ne s’appliquera désormais qu’aux entreprises de plus de 1 000 salariés et dont le chiffre d’affaires dépasse 450 millions d’euros. Cela exemptera environ 80 à 90 % des entreprises initialement concernées par la directive. En décembre 2025, le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à un accord provisoire sur ce paquet législatif lors des négociations en trilogue.

La Commission estime les économies réalisées par les paquets omnibus à environ 11,9 milliards d'euros pour les entreprises. D'autres sources évoquent des économies pouvant atteindre 37,5 milliards d'euros d'ici 2029. Début 2026, les paquets omnibus II et III étaient déjà entrés en vigueur, tandis que les paquets IV à VI étaient en cours d'examen par le Conseil et le Parlement, respectivement, et les paquets VII à X par ces deux institutions. D'autres paquets, relatifs à l'énergie, à la fiscalité et aux droits des citoyens, sont prévus pour 2026.

Faiblesses méthodologiques et critiques politiques de l'approche omnibus

La méthode omnibus n'est pas sans controverse. La revue spécialisée du Bundestag, « Das Parlament », a déjà formulé des critiques fondamentales à l'égard de cette approche : le regroupement de domaines réglementaires totalement indépendants au sein d'un même ensemble législatif complique le contrôle parlementaire et favorise les arrangements politiques. Le regroupement du droit de l'environnement, du droit commercial, du droit financier et du droit social dans un seul texte de loi ne respecte pas les principes de transparence et de cohérence législatives.

Par ailleurs, la société civile et les organisations environnementales critiquent le paquet Omnibus I sur le reporting de durabilité, le considérant comme un démantèlement de facto du Pacte vert pour l'Europe. La réduction drastique du champ d'application de la CSRD signifie que les chaînes d'approvisionnement et les risques climatiques pour la grande majorité de l'économie européenne ne seront plus systématiquement enregistrés et divulgués. L'Institut allemand de développement a explicitement averti : la réduction des formalités administratives ne doit pas se faire au détriment de la politique climatique. La question de savoir si la Commission poursuit réellement une simplification significative ou si elle dissimule des normes de durabilité politiquement gênantes sous couvert de déréglementation demeure l'un des principaux points de désaccord en 2025.

Le paradoxe de la réglementation : plus de lois malgré les promesses de réduction de la réglementation

Le problème fondamental de la stratégie de déréglementation d'Ursula von der Leyen réside dans un décalage important entre les annonces et la réalité, décalage qui se traduit concrètement par des chiffres. En 2025, la Commission européenne a adopté 1 456 actes législatifs, un nombre record depuis 2010. Répartis par catégorie, ces actes se répartissent comme suit : 21 directives, 102 règlements, 137 actes délégués et 1 196 actes d'exécution. Cela correspond à une moyenne d'environ quatre nouveaux actes législatifs par jour ouvrable.

La Fédération des industries allemandes (BDI) et la fédération patronale Gesamtmetall ont vivement critiqué cette évolution. En janvier 2026, le directeur général de Gesamtmetall, Oliver Zander, a évoqué un étouffement des entreprises et a déclaré que la Commission européenne avait manifestement échoué à atteindre son objectif de réduction de la bureaucratie. La Confédération allemande des métiers a formulé des critiques similaires. L'accusation est grave : tandis que la simplification fait l'objet de débats publics, le fardeau réglementaire ne cesse de s'alourdir inexorablement par le biais d'actes délégués et de règlements d'application.

Le rôle des actes délégués et des règlements d'exécution est particulièrement problématique. Ces instruments juridiques secondaires ne sont pas élaborés selon la procédure de codécision habituelle entre le Parlement et le Conseil, mais adoptés de leur propre initiative par la Commission – voire par des agences qu'elle a mandatées. L'ancien commissaire européen à l'Industrie, Günter Verheugen, a déjà mis en garde contre un transfert inquiétant de pouvoir vers une bureaucratie incontrôlée et peu responsable démocratiquement. Sur les 1 456 actes juridiques prévus pour 2025, 1 196 étaient des actes d'exécution, adoptés sans débat parlementaire approfondi.

Le programme de la Commission de déréglementation pour 2026 a suscité des réactions mitigées. L'Anneau allemand de protection de la nature et d'autres associations environnementales ont critiqué le fait que les simplifications annoncées privilégient une fois de plus les normes environnementales et sociales plutôt que de véritables simplifications administratives pour les entreprises. Parallèlement, les organisations patronales ont déploré que les mesures annoncées soient bien trop timides pour améliorer sensiblement la compétitivité de l'industrie européenne.

 

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Les « Dix terribles » : ce qui bloque réellement le marché unique européen

La nouvelle stratégie pour un marché unique : ambitions et limites

Le 21 mai 2025, la Commission a présenté sa nouvelle stratégie pour le marché unique européen, premier document stratégique global de ce type depuis des années. Ce document identifie cinq domaines d'action clés et fixe des priorités concrètes. Il désigne les dix principaux obstacles structurels au sein du marché unique, qui entravent le commerce, l'investissement et l'intégration économique. Parmi ces obstacles figurent la fragmentation des procédures d'homologation des produits, la disparité des réglementations nationales en matière de protection des consommateurs et de fiscalité, l'absence de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles et l'hétérogénéité des réglementations nationales dans le secteur des services.

L'une des nouveautés institutionnelles de cette stratégie réside dans le rôle des « sherpas du marché unique » au sein des États membres : des coordinateurs nationaux sont chargés d'identifier les lacunes de mise en œuvre et d'en informer directement la Commission. Ce dispositif semble constituer un outil de pilotage utile. Toutefois, il reste à voir si ces sherpas exerceront une réelle influence politique ou s'ils ne seront que des postes d'observation bruxellois mieux rémunérés.

Les « dix terribles » du marché unique de l'UE

Voici une brève liste des « Dix terribles » – les dix principaux obstacles structurels au marché unique de l’UE, identifiés par la Commission européenne dans sa nouvelle stratégie pour le marché unique du 21 mai 2025 :

  • La complexité de la réglementation européenne – un ensemble de règles excessivement compliquées – crée une incertitude juridique dans les transactions commerciales transfrontalières, d'autant plus que de nombreuses exigences de l'UE sont mises en œuvre différemment au niveau national
  • Manque d’autoresponsabilité de la part des États membres – incapacité des gouvernements nationaux à appliquer de manière cohérente les règles du marché intérieur
  • Création et gestion d'entreprise complexes – obstacles bureaucratiques liés à l'établissement transfrontalier et aux opérations commerciales courantes
  • Reconnaissance limitée des qualifications professionnelles – l’absence de reconnaissance mutuelle entrave la mobilité transfrontalière des travailleurs qualifiés
  • Les retards de normalisation – les longs délais d’élaboration des normes communes – freinent l’innovation et la compétitivité
  • La fragmentation des réglementations en matière d'emballage, d'étiquetage et de déchets – la divergence des règles nationales et la diversité des systèmes de REP – entravent la libre circulation des marchandises
  • Réglementation harmonisée obsolète des produits et conformité insuffisante des produits – les cadres juridiques existants ne prennent toujours pas suffisamment en compte les solutions numériques
  • Réglementations nationales restrictives et divergentes en matière de services – l’hétérogénéité des réglementations nationales entrave les échanges transfrontaliers de services
  • Les procédures complexes de détachement des travailleurs – une bureaucratie excessive, notamment dans les secteurs à faible risque – font peser une charge disproportionnée sur les entreprises
  • Des restrictions territoriales injustifiées en matière d'approvisionnement empêchent les commerçants de vendre des produits d'un État membre dans un autre, ce qui augmente les prix à la consommation

Ces dix obstacles ont été identifiés à la suite de vastes consultations avec les acteurs économiques et sont considérés comme la « priorité absolue » de la stratégie. L’objectif global de la Commission est de réduire la bureaucratie de 25 % en moyenne et de 35 % pour les PME d’ici à 2029.

Intégration des marchés de capitaux : L'Union de l'épargne et de l'investissement

Un deuxième projet clé de la réforme du marché unique est l'Union de l'épargne et de l'investissement (UEI), présentée le 19 mars 2025. Elle vise à remplacer l'Union des marchés de capitaux actuelle, fragmentée, et à améliorer structurellement la mobilisation de l'épargne privée en faveur d'investissements productifs en Europe. L'Europe dispose d'une épargne privée considérable, mais faute de marchés de capitaux fonctionnels, cette épargne reste en grande partie inactive, investie dans des obligations d'État nationales peu productives ou des comptes d'épargne à faible taux d'intérêt, au lieu de contribuer à l'innovation et à la croissance. En novembre 2025, la Commission a publié des recommandations complémentaires et un concept de comptes d'épargne et d'investissement standardisés au niveau européen.

L’Association allemande des assureurs (GDV) a salué l’initiative dans son principe, mais a critiqué le caractère trop limité du projet : sans réformes fondamentales du droit national de l’insolvabilité, de la fiscalité et de la réglementation des marchés financiers, l’Unité spéciale d’insolvabilité (SIU) resterait une déclaration d’intention ambitieuse sans impact structurel suffisant. L’analyse des experts de KPMG corrobore ce point de vue : si la SIU constitue un important moteur stratégique, elle doit s’accompagner de mesures législatives concrètes en matière de réglementation des fonds, de protection des investisseurs et de régimes de retraite transfrontaliers.

Le déficit de services : trente ans d'intégration retardée

L’évaluation la plus critique des performances du marché unique émane de la Cour des comptes européenne. Dans son rapport spécial 13/2026 de mars 2026, l’organe d’audit indépendant de l’UE parvient à une conclusion accablante : les mesures prises par la Commission pour intégrer le marché unique des services restent insuffisantes.

Les chiffres sont éloquents : seulement 20 % des services sont fournis au-delà des frontières de l’UE. Or, le secteur des services représente environ 70 % du PIB de l’UE, ce qui signifie que la grande majorité de l’économie européenne est pratiquement exclue du marché unique, ou du moins fortement fragmentée. Plus grave encore : 60 % des barrières commerciales dans le secteur des services, identifiées dès 2002 par la Cour des comptes et la Commission elle-même, existaient encore en 2023. Vingt ans d’annonces politiques, de plans d’action et de documents stratégiques n’ont guère contribué à corriger cette faiblesse structurelle fondamentale.

La Cour des comptes a constaté que la Commission européenne ne disposait ni d'une stratégie claire ni d'une procédure systématique pour s'attaquer spécifiquement aux principaux obstacles au commerce des services d'ici à 2025. Il s'agit d'une grave constatation institutionnelle : le problème fondamental ne réside apparemment pas dans la malveillance, mais dans un manque structurel de planification. Les associations professionnelles et les chambres de métiers confirment ce constat par leur expérience pratique : les entreprises artisanales, les bureaux d'études, les cabinets d'avocats, les compagnies d'assurance et les prestataires de services informatiques se heurtent régulièrement à des obstacles bureaucratiques et réglementaires dans leurs activités transfrontalières en Europe, obstacles qui perdurent depuis des décennies.

Une étude de l'institut ifo, publiée en 2024, a calculé le potentiel économique que libérerait une véritable intégration du commerce des services au sein de l'UE : des gains de prospérité considérables susceptibles d'élever durablement le PIB de la plupart des États membres. La Cour des comptes va même plus loin, estimant que des réformes ambitieuses pourraient permettre une croissance du PIB allant jusqu'à 2,5 % d'ici 2027. Compte tenu de la faible croissance actuelle en Europe, il s'agirait de gains considérables – si seulement la volonté politique de les mettre en œuvre existait.

Rapport sur le marché unique 2026 : Un bilan alarmant

Le rapport annuel de la Commission sur le marché unique européen pour 2026, publié en février 2026, a également émis des signaux inquiétants. Sur les principaux indicateurs recueillis, six sur 27 se sont détériorés par rapport à l'année précédente, tandis que 15 autres sont restés inchangés. Parmi les indicateurs en détérioration figure l'investissement privé, qui a reculé en 2024 malgré les annonces politiques de réformes. Le nombre de procédures d'infraction, par lesquelles la Commission contraint les États membres à appliquer les règles du marché unique, a augmenté, signe que le respect volontaire du droit du marché unique européen est en baisse.

Ce qui est frappant, c'est le décalage entre le discours public de la Commission et les conclusions de ses propres rapports. Alors que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, insiste sur les progrès accomplis lors de conférences de presse et de déclarations aux sommets européens, ses propres collaborateurs tirent la sonnette d'alarme en interne et dans les rapports d'audit. Cette dissonance institutionnelle est en soi révélatrice : elle met en lumière des lacunes en matière de communication et de gouvernance au sein même de la Commission.

L'enquête de la DIHK sur les obstacles au marché unique à l'horizon 2024 montre, du point de vue des entreprises allemandes, qu'après plus de trente ans, le marché unique demeure très fragmenté sur de nombreux points d'application pratiques. Les entreprises font état de différences dans la mise en œuvre nationale des directives européennes, de normes de produits divergentes malgré une harmonisation formelle et de lourdeurs administratives lors du détachement de personnel dans d'autres États membres.

Marché unique numérique et protection des données : le prochain champ de bataille de la déréglementation

À l'automne 2025, la Commission a présenté un autre ensemble de mesures controversées : le Digital Omnibus, qui, sous couvert de simplification, comprenait également des modifications du Règlement général sur la protection des données (RGPD). Les organisations de protection des données et les militants des droits civiques ont vivement critiqué la Commission, l'accusant d'instrumentaliser la déréglementation pour affaiblir les droits des citoyens. En février 2026, le journal taz et d'autres médias ont détaillé comment les institutions européennes, sous couvert de déréglementation, réduisaient de fait la protection des données des consommateurs. Ceci illustre la tension fondamentale inhérente aux politiques de type Omnibus : ce qui représente une simplification pour les entreprises peut se traduire par une réduction de la protection des citoyens et des salariés.

Dans une étude de 2026, l'Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP) a analysé le rôle croissant des plateformes en ligne au sein du marché unique européen et a souligné que la déréglementation du secteur numérique, sans politique de concurrence concomitante, peut entraîner une concentration du marché et des désavantages structurels pour les entreprises européennes. Un programme de déréglementation axé uniquement sur la bureaucratie risque de négliger les risques systémiques.

Bilan : Entre volonté de réforme et inertie institutionnelle

Une évaluation critique globale des activités passées doit être nuancée. Il serait injuste d'affirmer que la Commission reste totalement inactive. La stratégie globale constitue, sur le plan conceptuel, une approche solide pour examiner systématiquement les différents niveaux de réglementation mis en place au fil du temps. La nouvelle stratégie pour le marché unique cible les problèmes pertinents. La boussole de la compétitivité établit un cadre stratégique clair. L'Union d'épargne et d'investissement répond à une réelle pénurie de capitaux.

Cependant, à Bruxelles, un fossé structurel persiste traditionnellement entre le diagnostic et le traitement – ​​et ce fossé ne s’est pas réduit sous la présidence d’Ursula von der Leyen, mais s’est au contraire creusé. Les raisons en sont complexes :

Premièrement, le problème de la gouvernance institutionnelle à plusieurs niveaux demeure irrésolu. La Commission peut formuler des propositions, mais leur mise en œuvre incombe aux 27 États membres, chacun ayant ses propres intérêts et capacités. La multiplication des procédures d'infraction montre que même les règles du marché intérieur déjà adoptées ne sont pas pleinement appliquées.

Deuxièmement, si les textes législatifs de la Commission apportent certes des simplifications, ils engendrent également une nouvelle complexité réglementaire par le biais d'actes délégués et de règlements d'exécution, sans que cela soit visible publiquement. Les 1 456 nouveaux actes législatifs prévus pour 2025 à eux seuls annulent tout effet de simplification.

Troisièmement, on constate un manque de priorités claires. Parmi les nombreux obstacles, lesquels faut-il lever en premier ? Quelles réformes auront le plus grand impact économique par unité de capital politique ? Une réponse honnête à cette question exigerait des compromis difficiles avec les États membres réticents à renoncer à certaines règles protectrices, notamment dans le secteur des services. Ces conflits politiques ne se résoudront pas par la simple publication de nouveaux documents stratégiques.

Quatrièmement, se pose le problème de l'incohérence temporelle : les réformes qui mettent des années à produire leurs effets sont éclipsées par de nouvelles vagues réglementaires à intervalles rapprochés. Dans ces conditions, les entreprises ne peuvent compter sur un cadre réglementaire stable et freinent leurs investissements, comme le démontre précisément le Rapport sur le marché unique 2026 à travers les chiffres du déclin des investissements privés.

Contexte international : l'Europe perd du temps

L'urgence du problème s'accroît avec la pression concurrentielle internationale. Tandis que l'Europe débat des concepts de déréglementation, les États-Unis, sous l'administration Trump, ont mis en œuvre des mesures de déréglementation agressives, avec des conséquences immédiates sur la compétitivité des entreprises américaines dans les secteurs de la technologie, de l'énergie et des services financiers. La Chine investit massivement dans ses capacités industrielles et subventionne des secteurs stratégiques. L'approche européenne, fondée sur un processus de réforme consensuel et basé sur des règles, risque d'être trop lente face à un ordre mondial où les bouleversements géopolitiques et économiques s'opèrent à un rythme toujours plus soutenu.

Le rapport Letta l'a clairement démontré : l'Europe n'a pas besoin de davantage de documents stratégiques, mais d'une culture de mise en œuvre qui produise des résultats. Enrico Letta a explicitement exigé que les règles existantes soient appliquées de manière cohérente et ne soient pas compromises par des intérêts nationaux particuliers. Trois décennies de marché unique ont montré que, si la volonté politique d'intégration est forte dans les déclarations des sommets, elle fait régulièrement défaut dans le travail quotidien ardu de mise en œuvre.

Ce qui manque vraiment

La Commission, sous la présidence d'Ursula von der Leyen, a tiré les bonnes conclusions des rapports Draghi et Letta et a élaboré un cadre stratégique respectable. Ce n'est pas un mince exploit. Toutefois, trois lacunes structurelles persistent et risquent de limiter durablement son efficacité :

Premièrement, on constate un manque de cohérence dans la réglementation. Tant que la Commission présentera d'une part des mesures globales de simplification et d'autre part un nombre record de 1 456 nouveaux actes législatifs, l'effet net pour les entreprises sera au mieux neutre, mais tendra à demeurer contraignant.

Deuxièmement, un plan de mise en œuvre réaliste pour le marché unique des services fait défaut. Le fait que 60 % des obstacles recensés en 2002 persistent en 2023 constitue un échec institutionnel qui ne saurait être résolu par de simples documents stratégiques, mais uniquement par une application rigoureuse des traités et, le cas échéant, par des confrontations avec les États membres récalcitrants.

Troisièmement, l'Europe a besoin d'une réforme fondamentale de l'intégration des marchés de capitaux qui dépasse le cadre des annonces symboliques de l'unité de recherche et d'innovation (SIU). L'idée de mobiliser l'épargne privée européenne pour l'innovation européenne est pertinente, mais elle a jusqu'à présent échoué en raison des règles nationales en matière de fiscalité, de successions et d'insolvabilité, qu'aucune stratégie bruxelloise ne saurait supprimer tant que les États membres n'auront pas la volonté politique de le faire.

Le succès de la Commission sous la direction d'Ursula von der Leyen ne se mesurera pas à la quantité de documents impressionnants qu'elle produit – l'Europe n'en manque pas. Il se mesurera plutôt à l'évolution de la situation : dans cinq ans, la part des échanges transfrontaliers de services aura-t-elle augmenté ? Les investissements privés dans l'innovation auront-ils progressé ? Les entreprises consacreront-elles sensiblement moins de temps aux formalités administratives ? ​​Ce sont ces chiffres, et non les communiqués de presse, qui révéleront la sincérité de la volonté de réformer.

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