Des milliards d'euros non contrôlés ou simple fraude au sein de l'UE ? Cinq pays sous le feu des critiques de la Cour des comptes – et aucune obligation de remboursement !
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Xpert.Digital bei Google bevorzugenⓘPublié le : 12 mai 2026 / Mis à jour le : 12 mai 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Des milliards d'euros détournés ou simple fraude au sein de l'UE ? Cinq pays sous le feu des critiques de la Cour des comptes – et aucune obligation de remboursement ! – Image : Xpert.Digital
Le fonds européen de plusieurs milliards d'euros est en train de devenir totalement incontrôlable : de l'argent en échange de promesses – la France, l'Italie, la Croatie, l'Espagne et la République tchèque trichent aux dépens des contribuables de l'UE
Le système fatal à l'origine du plus grand gouffre financier de l'Europe : après le fiasco du FAR à un milliard d'euros, l'UE planifie déjà le prochain fonds sans aucun examen préalable
Présenté comme un triomphe historique de la solidarité européenne, le Fonds de relance européen (FRA) se transforme de plus en plus en un gouffre financier incontrôlable. 723,8 milliards d'euros étaient destinés à moderniser l'Europe après la pandémie, mais comme le révèlent les rapports accablants de la Cour des comptes européenne, les mécanismes de contrôle les plus élémentaires font défaut. Problème majeur : les fonds sont souvent débloqués sur la base de simples déclarations, sans aucun examen approfondi de leur utilisation réelle. De l'absence de structures d'audit dans des pays comme la France et l'Espagne aux milliards détournés et aux violations systématiques des règles des marchés publics : les contribuables européens financent un système d'irresponsabilité organisée. Un regard en profondeur sur ce qui est sans doute le plus grand échec de contrôle administratif de l'histoire de l'Union européenne – et sur les raisons pour lesquelles la Commission européenne persiste à commettre la même erreur.
Quand Bruxelles a le dos tourné : la défaillance systématique des contrôles sur le plus grand fonds européen de tous les temps
L’architecture d’un investissement raté : des milliards sans preuves – les contribuables européens financent un système d’irresponsabilité organisée
Lorsque l’Union européenne a lancé la Facilité pour la reprise et la résilience (ARF) en février 2021, le plus important programme de dépenses de son histoire à ce jour, le message politique était clair : l’Europe sortirait de la crise du coronavirus plus forte et plus unie. Cet instrument visait à stimuler l’investissement, accélérer les réformes, favoriser la numérisation et financer la transition climatique. Un montant nominal total de 723,8 milliards d’euros, réparti entre subventions et prêts, a été alloué à ce projet historique.
Une autre faiblesse structurelle réside dans le régime de recouvrement. Même si les États membres identifient des dépenses erronées ou abusives de la part des bénéficiaires finaux et récupèrent les fonds, ils ne sont pas tenus de les restituer au budget de l'UE.
Mais derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité moins reluisante. La Cour des comptes européenne (CCE) a systématiquement démontré, dans une série de rapports et d'analyses spécifiques, que le FAR souffre non seulement d'importants déficits de transparence, mais aussi que les mécanismes de contrôle de l'utilisation des fonds ont largement failli – voire, dans certains cas, étaient tout simplement inexistants. Ce qui fut politiquement salué comme un triomphe de la solidarité européenne se révèle, à y regarder de plus près, être un échec administratif de contrôle dont les conséquences se chiffrent en milliards d'euros pour le contribuable européen.
Le problème fondamental réside dans la logique même de conception du FAR : les paiements aux États membres ne reposent pas sur des dépenses vérifiables, mais plutôt sur la réalisation alléguée d’étapes et d’objectifs prédéfinis. Ce modèle de « financement indépendant des coûts » permet des décaissements sans examen approfondi de l’utilisation effective des fonds. Les États membres reçoivent l’argent lorsqu’ils affirment avoir atteint certains objectifs ; la question de savoir si c’est réellement le cas et si les règles applicables en matière de marchés publics et d’aides d’État ont été respectées a longtemps été une préoccupation secondaire.
Fraude, irrégularité ou manquement ? Une distinction juridique
La question va droit au cœur du problème – et la réponse est plus complexe sur le plan juridique que sur le plan politique.
Qu'est-ce qui est légalement considéré comme une « fraude » ?
Le droit de l'UE distingue trois catégories, souvent floues en pratique. Premièrement, la fraude au sens strict : tromperie délibérée au détriment du budget de l'UE, punissable en vertu du droit national et poursuivie par le Parquet européen (EPPO) et l'OLAF. Deuxièmement, la corruption et les conflits d'intérêts, qui constituent également des infractions pénales. Troisièmement, les irrégularités : violations du droit de l'UE sans intention manifeste – par exemple, erreurs administratives, procédures de passation de marchés défectueuses et documentation insuffisante.
La Cour des comptes souligne explicitement dans son rapport spécial 09/2025 : le taux d’erreur mesuré ne constitue pas une mesure directe de la fraude. Les 3,6 % de fonds européens détournés, tels que rapportés dans le rapport annuel 2024, correspondent principalement à des irrégularités et non à des fraudes pénales avérées.
Là où la frontière s'estompe
En pratique, cependant, la frontière est considérablement floue. Si un État membre comme l'Espagne utilise systématiquement les fonds du FRA pour des pensions et des prestations sociales qui ne correspondent pas à la finalité prévue des fonds, cela constitue un détournement de fonds grave au regard du droit de l'UE. La qualification juridique de fraude dépend de la preuve de l'intention – et c'est précisément là que réside le problème : les systèmes de contrôle étaient si défaillants qu'une reconstitution claire de l'intention est quasiment impossible.
Dans les 307 affaires de fraude ouvertes par le Parquet européen (EPPO) en lien avec le FRA, cette intention fait l'objet d'une enquête spécifique. En 2024, les tribunaux ont ordonné la confiscation de 232 millions d'euros de produits illicites – il s'agit de cas avérés de fraude. Mais ils ne représentent que la partie émergée de l'iceberg, car la grande majorité des cas ne sont jamais poursuivis.
Le véritable scandale : la défaillance institutionnelle
La vérité est donc la suivante : une partie relève de la fraude avérée, mais une part bien plus importante est due à une irresponsabilité organisée. Si la Commission n’a pas fixé dès le départ d’exigences minimales pour les systèmes de contrôle nationaux, si les États membres reçoivent des fonds sans avoir à justifier leur utilisation, et si même les fonds récupérés ne sont pas réinjectés dans le budget de l’UE, alors le système est conçu de telle sorte qu’il facilite structurellement les abus, intentionnels ou non.
La Cour des comptes emploie un langage plus diplomatique, mais le message est le même : le droit de l’UE exige responsabilité et transparence, deux éléments qui ont largement fait défaut dans le programme ARF. Autrement dit : le système a été conçu de telle sorte que personne n’ait vraiment besoin d’y regarder de près – et, de toute évidence, beaucoup ne le souhaitaient pas.
Cinq pays dans le collimateur de la Cour des comptes
Dans son rapport spécial 09/2025, publié le 10 mars 2025, la Cour des comptes européenne a mené une enquête approfondie et exemplaire. Elle a examiné les systèmes de contrôle de cinq États membres – la France, l’Italie, la Croatie, l’Espagne et la République tchèque – qui figurent parmi les principaux bénéficiaires des fonds du FAR et qui avaient déposé, fin avril 2023, des demandes de paiement comportant des objectifs relatifs aux marchés publics et aux règles en matière d’aides d’État. Le constat général de la Cour des comptes est accablant : malgré des améliorations dans ses activités d’audit, la Commission européenne n’a pas pu obtenir l’assurance suffisante que les États membres disposaient de systèmes de contrôle interne efficaces.
Le rapport porte le titre factuel mais révélateur suivant : « Systèmes de contrôle de la conformité des dépenses du FRA avec la réglementation des marchés publics et des aides d’État : des améliorations sont à prévoir, mais les systèmes restent insuffisants ». Derrière cette formulation à l’allure bureaucratique se cache un constat sérieux : dans plusieurs des pays examinés, des lacunes ont été constatées qui ne peuvent s’expliquer par de simples erreurs aléatoires, mais qui révèlent plutôt des carences structurelles dans l’architecture d’audit.
Le choix de ces cinq pays n'était pas arbitraire. La France, l'Espagne et l'Italie figurent parmi les principaux bénéficiaires du FRA. L'Espagne s'était vu promettre un financement important au titre du FRA ; dès juillet 2025, le versement de 626,6 millions d'euros de la cinquième tranche de subventions a été suspendu suite à la découverte d'irrégularités. L'Espagne disposait alors de six mois pour mettre en œuvre des mesures correctives. Par ailleurs, des rapports datant de 2026 indiquent qu'environ 8,5 milliards d'euros du programme FRA en Espagne auraient été utilisés à d'autres fins que celles prévues, notamment pour le versement de pensions et de prestations sociales.
Comment le système de contrôle a dysfonctionné lors de la phase initiale
La Cour des comptes identifie l'origine du problème dès la création du FRA. Lors de l'adoption du règlement en 2021 et de l'approbation des premiers plans nationaux de relance et de résilience, la Commission a tout simplement omis d'évaluer les systèmes de contrôle des États membres en matière de marchés publics et d'aides d'État. Les orientations pertinentes de la Commission de 2021 ne précisaient pas comment mettre en œuvre les contrôles et les audits de conformité à ces règles. La portée, la qualité et le calendrier de ces contrôles n'étaient pas définis.
Un paradoxe institutionnel est particulièrement révélateur : si la Commission a bien utilisé une liste de contrôle interne pour vérifier si les États membres avaient indiqué disposer de procédures correspondantes, elle n’a pas examiné ces procédures en profondeur car, selon sa propre déclaration, cela aurait outrepassé les exigences formelles du règlement. Autrement dit, la simple affirmation de l’existence de systèmes de contrôle opérationnels a suffi. Aucun examen de fond n’a été mené.
La stratégie d'audit 2021 de la Direction générale des affaires économiques et financières (DG ECFIN) stipulait clairement que le respect de la législation, tant au niveau européen que national, relevait de la responsabilité des États membres et que, par conséquent, la stratégie d'audit de la Commission ne couvrait pas ces questions. Le programme de travail de la Commission en matière d'audits était axé sur la fraude, la corruption et les conflits d'intérêts ; aucun contrôle spécifique n'était prévu sur les marchés publics des États membres ni sur les régimes d'aides d'État avant septembre 2023. Ceci illustre le schéma classique de dilution institutionnelle des responsabilités : chacun se renvoie la balle et, au final, personne ne vérifie.
Résultats par pays : une mosaïque d’échecs
Les cinq pays étudiés ont non seulement reçu des montants importants de fonds ARF en termes quantitatifs, mais présentent également des architectures de contrôle qualitativement très différentes, mais toutes inadéquates.
En France et en Espagne, les systèmes de contrôle reposaient entièrement sur les autorités nationales de contrôle budgétaire existantes. En République tchèque et en Italie, des organismes de mise en œuvre ont assumé cette responsabilité, chacun élaborant ses propres dispositifs de contrôle. En Croatie, les systèmes de contrôle correspondent en grande partie aux dispositifs institutionnels déjà utilisés pour d'autres flux de financement de l'UE. Cette diversité peut sembler synonyme de flexibilité, mais en réalité, elle est tout le contraire de la cohérence : elle crée un ensemble disparate de pratiques nationales qui ne permet pas un contrôle uniforme.
En France, la Cour des comptes a constaté de graves carences chez la plupart des organismes chargés de la mise en œuvre des marchés publics et dans leurs procédures d'audit. Aucune preuve de contrôles ou d'audits des procédures de passation de marchés n'a pu être trouvée, pas même d'audits de systèmes élémentaires. La France, qui bénéficie d'un financement important du Fonds pour la réforme administrative (FRA), n'avait même pas encore fait l'objet d'un examen de ses systèmes de contrôle des marchés publics au titre du FRA par la Commission au moment de l'audit. Plus inquiétant encore, malgré l'enquête menée par la Cour des comptes sur d'importantes carences en France, la Commission avait classé le pays comme présentant un faible risque dans son évaluation des risques, simplement parce qu'aucun audit n'avait encore été réalisé.
Des audits ont été menés en République tchèque, mais ils n'ont pas couvert tous les risques pertinents, tels que le fractionnement artificiel des contrats ou la modification de leurs clauses. Ces pratiques sont des méthodes classiques pour contourner les seuils de passation de marchés et enfreindre les règles en la matière ; c'est précisément pour cette raison qu'elles sont particulièrement importantes lors des audits.
En Italie et en Espagne, la Cour des comptes a constaté des problèmes liés au calendrier des audits : ceux-ci n’étaient réalisés qu’après l’émission des demandes de paiement, ce qui en annulait en grande partie l’effet dissuasif et correctif. Des problèmes de documentation ont encore aggravé la situation.
La situation était quelque peu plus favorable en matière d'aides d'État : les contrôles étaient globalement en place et couvraient les principaux risques. Toutefois, plusieurs organes d'audit n'ont procédé à aucun contrôle ou ne l'ont fait qu'après le dépôt de la demande de paiement, ce qui a entraîné un manque de garanties indépendantes avant les premiers versements du FRA aux États membres.
Le paradoxe de la déclaration de fiabilité
Le constat de la Cour des comptes concernant les déclarations de confiance annuelles de la Commission est particulièrement révélateur. Malgré les graves lacunes relevées dans les systèmes de contrôle des États membres, les déclarations de confiance de la Commission jusqu'en juin 2024 ne contenaient aucune réserve relative aux systèmes de contrôle des marchés publics et des aides d'État des États membres.
En d'autres termes : la Commission délivre des certificats de bonne réputation depuis des années, tandis que la Cour des comptes a simultanément mis en évidence d'importantes lacunes dans son contrôle. Il ne s'agit pas d'un simple problème technique de supervision, mais d'une crise de crédibilité institutionnelle. Lorsque la Commission offre des garanties quant à la bonne utilisation des fonds dans son rapport annuel officiel, alors même que ces garanties ne sont pas fondées, elle sape tout le fondement de la confiance dans la politique budgétaire européenne.
La Commission explique cette divergence en indiquant que le règlement ARF n'impose pas explicitement l'obligation de traiter du respect des règles relatives aux marchés publics et aux aides d'État dans la déclaration de fiabilité. La Cour des comptes conteste cette interprétation, soulignant que la déclaration de fiabilité de 2023 présente d'importantes limitations en matière d'aides d'État et de marchés publics. Il s'agit là d'un cas classique de désaccord institutionnel : l'organe d'audit (la Cour des comptes) et l'organe audité (la Commission) parviennent à des appréciations différentes des mêmes faits.
Le dilemme structurel : vitesse contre contrôle
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut examiner le principe de conception fondamental du FRA. Le modèle de « financement sans frais » a été délibérément choisi pour permettre des décaissements rapides. Au lieu d’audits fastidieux, la confirmation de l’atteinte de certains objectifs de réforme suffit. Cette approche visait à éviter les lenteurs bureaucratiques et à faciliter les réformes sur le plan politique.
Ce principe de rapidité a pour prix une faiblesse structurelle des contrôles. Si les seuls contrôles portent sur le respect formel des objectifs plutôt que sur la conformité des dépenses aux règles, un risque important de manipulation apparaît. Les États membres peuvent ainsi atteindre formellement des objectifs intermédiaires sans que les fonds parviennent réellement aux bénéficiaires prévus ni respecter les règles européennes en matière de marchés publics et d'aides d'État.
Concrètement, cela signifie qu'un État membre peut accéder aux fonds du FRA dès lors qu'il déclare avoir mis en œuvre certains objectifs de réforme, même si l'attribution des marchés publics correspondants a systématiquement enfreint le droit des marchés publics de l'UE. Et même si la Commission ou les auditeurs nationaux constatent de telles violations, les recours de la Commission, dans le cadre de la structure de base du FRA, sont limités : elle peut réduire le financement en cas de graves défaillances systémiques, mais ne peut remédier aux violations individuelles des règles de passation de marchés, sauf en cas d'irrégularités graves telles que fraude, corruption ou conflits d'intérêts.
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Fraude, chaos des données, manque de transparence : la crise de contrôle du fonds de relance – Pourquoi 650 milliards d’euros restent dans l’ombre
Le cycle de récupération sans flux de retour
Résultats manquants : comment le budget de l’UE et les États membres sont découplés
Une autre faiblesse structurelle réside dans le régime de recouvrement. Même si les États membres constatent des dépenses erronées ou abusives de la part des bénéficiaires finaux et récupèrent les fonds, ils ne sont pas tenus de les reverser au budget de l'UE. La Cour des comptes qualifie ce mécanisme de garantie importante : si, en théorie, la responsabilité du recouvrement incombe aux États membres, les sommes recouvrées restent au sein du système national et ne sont pas reversées à Bruxelles.
En France et en Espagne, les fonds ne sont pas recouvrés auprès des bénéficiaires finaux, sauf en cas d'irrégularités graves. Dans les autres États membres, où un recouvrement, même partiel, a lieu, ces fonds ne sont ni reversés au budget de l'UE ni déduits des futurs versements du FAR. L'effet dissuasif s'en trouve ainsi réduit au minimum : ceux qui savent que même les violations constatées n'auront aucune conséquence financière sur leur budget national sont peu incités à mettre en œuvre des contrôles particulièrement rigoureux.
Le message de la Cour des comptes est clair : cette structure protège moins le budget de l’UE qu’elle ne le pourrait et ne le devrait. Ni l’effet dissuasif ni le mécanisme de recouvrement des fonds ne sont efficaces. Le budget de l’UE supporte le risque financier sans aucune garantie de remboursement direct.
Prévention de la fraude : des systèmes sans substance
Dans un rapport spécial parallèle (06/2026), la Cour des comptes a examiné les mesures de prévention de la fraude au sein du fonds ARF de 650 milliards d’euros et est parvenue à des conclusions tout aussi préoccupantes. Les systèmes de lutte contre la fraude des États membres sont incohérents, souvent tardifs et manquent de la rigueur nécessaire pour combattre efficacement la fraude.
Un problème majeur réside dans l'utilisation insuffisante des outils d'analyse de données. La Commission a mis à la disposition des États membres l'outil d'exploration de données Arachne, un système conçu pour identifier les anomalies dans les données relatives aux marchés publics. Or, seulement 65 % des autorités d'audit et de passation de marchés interrogées utilisent Arachne, 16 % s'appuient sur des outils nationaux et 19 % n'utilisent aucun outil d'exploration de données pour la détection des fraudes. Compte tenu d'un volume de fonds de 650 milliards d'euros, ce chiffre est préoccupant.
Le Parquet européen (EPPO) a enquêté sur 307 affaires de fraude liées au programme ARF depuis son lancement. Cependant, comme le souligne la Cour des comptes, l'ampleur réelle de la fraude au sein de l'ARF ne peut être estimée avec précision, précisément en raison de données incomplètes et d'un manque d'uniformité dans les déclarations entre les États membres. De ce fait, la Cour des comptes ignore le montant de la fraude, tout comme la Commission. L'Europe navigue à vue.
OLAF et EUStA : des autorités antifraude confrontées à des problèmes de communication
Un autre rapport spécial (26/2025) de la Cour des comptes, daté de décembre 2025, a examiné la coopération entre les deux principales autorités antifraude de l'UE : l'Office européen de lutte antifraude (OLAF) et le Parquet européen (EPPO). La conclusion est alarmante : malgré une définition claire des rôles respectifs, les lacunes dans l'échange d'informations nuisent considérablement à l'efficacité et à la rapidité des enquêtes.
Entre 2022 et 2024, 27 000 signalements de fraudes présumées ont été enregistrés. Ce chiffre témoigne d’un système actif, jusqu’à ce qu’on examine les procédures sous-jacentes. La réglementation actuelle peut entraîner le double signalement de cas suspects. L’ordre de signalement n’est pas clairement défini. Les procédures de transmission des dossiers de l’OLAF à l’EPPO sont complexes et l’échange d’informations limité. Par ailleurs, la Commission n’assure pas un suivi systématique des résultats des enquêtes pour fraude. En 2024, les tribunaux ont ordonné aux autorités nationales de confisquer 232 millions d’euros de produits illicites, mais le montant effectivement recouvré reste inconnu.
La Cour des comptes recommande un système d'enquête simplifié avec des archives centralisées, une meilleure analyse des signalements de fraude et un contrôle plus rigoureux des fonds effectivement recouvrés. Cela relève du bon sens – et c'est précisément pour cette raison qu'il est révélateur que cette recommandation n'ait dû être formulée explicitement qu'en 2025.
Rapport annuel : Six milliards d’euros dépensés illégalement
Au-delà du contexte du Fonds de relance européen (FRA), le rapport annuel 2024 de la Cour des comptes dresse un autre tableau préoccupant. Le taux d'erreur estimé des dépenses de l'UE en 2024 s'élevait à 3,6 %, soit environ 6 milliards d'euros non utilisés conformément aux règles européennes et aux réglementations nationales. Les dépenses non conformes sont considérées comme significatives dès lors que le seuil de 2 % est atteint.
Pour la sixième année consécutive, la Cour des comptes a émis une opinion d'audit négative sur les dépenses de l'UE. Le domaine de la politique de cohésion a été particulièrement touché, avec un taux d'erreur de 5,7 %. Pour les dépenses à haut risque – c'est-à-dire les paiements fondés sur des remboursements – le taux d'erreur s'élevait à 5,2 %, soit 68,9 % du total des dépenses. Les causes d'erreurs les plus fréquentes étaient les paiements pour des coûts, des projets ou des bénéficiaires non admissibles, ainsi que les violations des règles relatives aux marchés publics et aux aides d'État.
Il est important de souligner ce que ces chiffres ne signifient pas : ils ne constituent pas une mesure directe de la fraude. Le taux d’erreur englobe toutes les dépenses non conformes à la réglementation, y compris les erreurs administratives, les retards et les dossiers incomplets. Néanmoins, un taux d’erreur de 3,6 % sur un budget total de près de 170 milliards d’euros est loin d’être négligeable, et la persistance de ces chiffres sur six ans révèle des faiblesses structurelles, et non des cas isolés.
Le problème de la transparence : personne ne sait où va l'argent
En mai 2025, la Cour des comptes a présenté une analyse approfondie du FAR, qui a mis en lumière une autre dimension du problème : le manque fondamental de transparence dans l’utilisation des fonds. Malgré un budget total de 650 milliards d’euros et une durée de plus de quatre ans, quasiment aucune information n’était disponible sur les résultats concrets et aucune sur les coûts réels des mesures financées.
Soixante-douze pour cent des objectifs fixés par la Commission européenne n'avaient pas été atteints un an avant l'expiration du programme. Des milliers de bénéficiaires des fonds, dont de nombreuses entreprises et consortiums, demeurent non identifiés. La Commission ne collecte aucune donnée sur les montants effectivement versés pour chaque mesure, même lorsque les États membres disposent de ces informations. En mai 2026, le Parlement européen a dénoncé cette situation comme un scandale et a menacé la Commission de sanctions.
Des doutes particulièrement sérieux subsistent dans les trois principaux pays bénéficiaires du FRA. En Italie, on parle d'un « gouffre financier » après le gaspillage d'une grande partie des 150 milliards d'euros alloués. En France, selon les auditeurs, il a été particulièrement difficile d'obtenir des informations précises sur les bénéficiaires. Et en Espagne, des articles de presse indiquent que 8,5 milliards d'euros du programme FRA ont été détournés, notamment pour des versements de pensions et des prestations sociales non conformes à la finalité d'investissement du fonds de relance.
Conséquences économiques : quand les incitations perverses sont institutionnalisées
D'un point de vue économique, le manque de contrôle avéré sur le FAR soulève des questions fondamentales quant à la structure des incitations des programmes de transferts européens. L'architecture de base crée un problème classique de relation principal-agent : la Commission, en tant que principal, délègue l'utilisation des fonds aux États membres, agissant en tant qu'agents, sans disposer de mécanismes de contrôle suffisants pour garantir que ces derniers agissent dans son intérêt.
Le résultat est prévisible : si les États membres reçoivent des fonds sans vérification de leur conformité, et si même les violations constatées n’entraînent aucun retour financier pour le budget de l’UE, un problème structurel d’aléa moral se pose. Pourquoi un ministre des Finances national devrait-il mettre en place des systèmes de contrôle coûteux et politiquement délicats si la probabilité d’être tenu responsable en cas de violation est faible ?
Il en résulte une érosion progressive du principe juridique européen en matière de politique budgétaire. Si l'attribution des marchés publics financés par des fonds européens n'est pas systématiquement soumise au droit des marchés publics de l'UE, cela fausse le marché intérieur, désavantage les entreprises respectueuses de la réglementation et ouvre la voie à des affectations de fonds à motivation politique, à la corruption et au népotisme.
Par ailleurs, ce manque de transparence a des conséquences économiques importantes. Si ni la Commission ni les États membres ne sont en mesure de préciser les résultats économiques obtenus grâce aux 650 milliards d'euros, une évaluation objective du programme est impossible. Les décideurs ne peuvent ni mesurer le retour sur investissement ni tirer des enseignements concrets pour les programmes futurs. Ceci est d'autant plus problématique que la Commission européenne prévoit de continuer à utiliser le modèle ARF pour ses futurs budgets et programmes, et même de le réutiliser pour un nouveau programme d'armement doté d'un budget pouvant atteindre 150 milliards d'euros.
Ce que recommande la Cour des comptes – et ce que fait la Commission
Le rapport spécial 09/2025 contient cinq recommandations concrètes de la Cour des comptes, qui, ensemble, dressent un tableau complet des mesures de réforme nécessaires.
Premièrement, pour les futurs instruments à financement non lié aux coûts, la Commission devrait, dès le départ, définir des exigences spécifiques relatives aux systèmes de contrôle et d'audit des États membres, notamment en ce qui concerne la couverture, la qualité, le calendrier, la documentation et les mesures correctives. Deuxièmement, pour la durée restante du cadre de financement alternatif (ARF), la Commission devrait clairement indiquer que les États membres doivent fournir des preuves de la mise en place de contrôles sur les principaux risques au plus tard au moment de la demande de paiement. Troisièmement et quatrièmement, les contrôles de la Commission devraient être renforcés, notamment par une plus grande transparence des rapports, des méthodes d'évaluation des risques plus claires et une classification des risques plus élevée pour les systèmes présentant des anomalies critiques. Cinquièmement, des sanctions uniformes en cas d'infractions aux règles de passation des marchés publics devraient être établies et appliquées de manière égale par tous les États membres.
De son côté, la Commission a progressivement amélioré sa stratégie d'audit depuis mi-2023 et a introduit des listes de contrôle spécifiques pour l'audit des systèmes de marchés publics et d'aides d'État des États membres. En mai 2024, ces listes de contrôle avaient été appliquées dans 14 États membres. Il s'agit d'un progrès, mais selon la Cour des comptes, il reste insuffisant : les audits n'ont pas couvert tous les domaines pertinents des marchés publics, la taille de l'échantillon n'était pas clairement définie et, dans de nombreux cas, les audits ont débuté trop tard pour être pris en compte dans l'évaluation de la fiabilité.
Contexte historique : Le contrôle comme faiblesse permanente
Il serait erroné de considérer les problèmes décrits comme une pathologie spécifique au FAR. Ils s'inscrivent plutôt dans une longue tradition de faiblesses du contrôle budgétaire européen. Selon la Cour des comptes, les violations des règles relatives aux marchés publics et aux aides d'État constituent un problème persistant dans le domaine de la politique de cohésion et des autres dépenses budgétaires de l'UE. Ce qui distingue le FAR de ses programmes précédents n'est pas la nature des problèmes, mais leur ampleur même, due à la taille sans précédent du fonds et à la décision délibérée de privilégier la rapidité au détriment du contrôle.
Le taux d'erreur dans les dépenses de l'UE s'élevait encore à 5,6 % en 2023, soit son niveau le plus élevé depuis des années. Il a diminué à 3,6 % en 2024, ce que la Cour des comptes considère comme un progrès, tout en le jugeant encore trop élevé. Le fait que le budget de l'UE ait fait l'objet d'un avis d'audit négatif pendant six années consécutives démontre qu'il ne s'agit pas de cas isolés, mais bien de problèmes structurels institutionnels profondément enracinés.
D'un point de vue historique, il est frappant de constater que l'Europe n'a apparemment pas pleinement tiré les leçons des scandales liés aux fonds structurels des décennies précédentes. Les mécanismes fondamentaux – exigences trop vagues, contrôles insuffisants, mécanismes de recouvrement défaillants et délégation excessive aux systèmes nationaux sans normes de qualité minimales – sont les mêmes qui ont déjà entraîné d'importants flux de fonds vers des projets douteux dans les années 1990 et 2000.
Un avertissement pour les futurs mégaprogrammes de l'UE
Au terme de son analyse du FAR, la Cour des comptes lance un avertissement clair pour l'avenir : le fonds Corona ne doit pas être reconduit sous cette forme. Or, c'est précisément ce que prévoit la Commission. Dans le cadre du programme de réarmement européen adopté en mars 2026, elle entend contracter à nouveau des dettes et distribuer jusqu'à 150 milliards d'euros aux États membres – selon le même modèle de financement que le FAR, sans contrôle parlementaire obligatoire.
La question qui se pose n'est pas technique, mais politique : quel degré de contrôle l'Europe est-elle prête à sacrifier pour gagner en rapidité d'action ? Le Forum régional européen (FRA) a été conçu politiquement comme une démonstration de la capacité d'action européenne. Or, ses défaillances en matière de contrôle montrent que la rapidité d'action, sans structures de gouvernance robustes, n'est pas synonyme de force, mais plutôt de négligence.
L'Europe est confrontée à un dilemme fondamental : plus les programmes européens s'étendent et s'accélèrent, plus les risques de dommages liés à une absence ou à une faiblesse des contrôles sont importants. Parallèlement, la complexité croissante de ces programmes accroît les exigences imposées aux systèmes de contrôle, et donc la tentation d'utiliser cette complexité comme prétexte pour négliger ces derniers.
La solution économique judicieuse ne réside pas dans l'abandon des grands programmes européens, mais dans un investissement systématique dans les capacités de gouvernance avant le décaissement des milliards. Les États membres ayant obtenu des résultats relativement bons lors de l'examen du Fonds pour l'aide au développement (FAD) démontrent que des systèmes de contrôle efficaces ne sont pas incompatibles avec le décaissement rapide des fonds, pourvu que la volonté politique et les capacités institutionnelles soient réunies.
La Cour des comptes européenne remplit une fonction démocratique fondamentale par ses rapports : elle oblige l’Europe à se confronter à sa propre réalité institutionnelle. La question est de savoir si les décideurs politiques en tirent les bonnes conclusions, ou si, comme par le passé, ils se contentent d’en prendre acte avant de passer au programme suivant sans s’être véritablement attaqués aux causes structurelles des défaillances de contrôle.
















