Dette partagée, crise de productivité et protectionnisme : le différend franco-allemand sur l'avenir économique de l'Europe
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Publié le : 13 février 2026 / Mis à jour le : 13 février 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

Dette partagée, crise de productivité et protectionnisme : le différend franco-allemand sur l’avenir économique de l’Europe – Image : Xpert.Digital
Berlin contre Paris : le dangereux conflit autour de la dette, de l'acier et de l'avenir de l'Europe
L’Europe doit choisir sa voie : entre la pression en faveur des réformes et le frein à la dette
Une perte de prospérité se profile : un écart de 70 % par rapport aux États-Unis – les chiffres à l’origine du différend
Il s'agit d'un conflit qui dépasse largement les désaccords politiques quotidiens et touche au cœur même du modèle économique européen : lors du sommet informel de l'UE, le 12 février 2026, au château d'Alden Biesen en Belgique, deux philosophies fondamentalement différentes sur la manière de préserver la compétitivité européenne se sont affrontées. D'un côté, le président français Emmanuel Macron, qui plaide fermement en faveur d'une nouvelle dette commune et de mesures protectionnistes pour l'industrie nationale. De l'autre, le chancelier allemand Friedrich Merz, qui rejette clairement ces propositions et se concentre plutôt sur un problème profond, souvent occulté par les débats financiers : la crise de la productivité européenne.
Le contexte de ce différend est on ne peut plus grave. Le rapport de l'ancien président de la BCE, Mario Draghi, a impitoyablement mis en lumière le fait que l'Union européenne risque de perdre son avantage économique face aux États-Unis et à la Chine. Tandis que les revenus et le secteur technologique prospèrent en Amérique, l'Europe est aux prises avec une structure industrielle stagnante, une réglementation excessive et un déficit d'innovation dramatique. Mais si Paris voit la solution dans un vaste programme d'investissements publics inspiré du plan Marshall – financé par des euro-obligations –, Berlin diagnostique un problème structurel qui ne peut être résolu par de simples injections de fonds.
Le gouvernement allemand mise sur la déréglementation, l'achèvement du marché unique et une union de l'épargne et de l'investissement pour mobiliser les capitaux privés. Le rejet de l'initiative « Made in Europe » de Macron et la volonté de privilégier l'ouverture des marchés au protectionnisme marquent une nette rupture. Les analyses qui suivent éclairent le contexte de cette lutte de pouvoir, expliquent le préoccupant « problème de productivité » et montrent pourquoi les décisions prises dans les mois à venir détermineront la prospérité du continent.
Pourquoi le gouvernement allemand a-t-il rejeté les demandes d'Emmanuel Macron ?
Le gouvernement allemand a fermement rejeté les principales demandes formulées par le président français Emmanuel Macron en amont du sommet informel de l'UE, prévu le 12 février 2026 au château d'Alden Biesen en Belgique. Dans une interview accordée à six journaux européens, M. Macron a réaffirmé son soutien à une dette européenne commune sous forme d'euro-obligations et à un renforcement de la protection de l'industrie européenne. Berlin a jugé ces propositions comme une diversion par rapport aux véritables enjeux. Des sources gouvernementales ont déclaré sans équivoque que les propositions de M. Macron « détournent quelque peu l'attention du véritable problème : à savoir, notre problème de productivité ». Désormais, « des réformes structurelles profondes et l'achèvement du marché unique » constituent les priorités centrales. L'Allemagne et la France poursuivent ainsi des approches économiques diamétralement opposées pour surmonter la crise de compétitivité européenne.
À quel problème de productivité Berlin fait-il précisément référence ?
Le problème de la productivité en Europe constitue l'un des défis économiques les plus importants du continent. Le rapport sur la compétitivité de l'UE, présenté par l'ancien président de la BCE, Mario Draghi, en septembre 2024, illustre clairement ce problème. Selon M. Draghi, la croissance économique de l'UE est restée constamment inférieure à celle des États-Unis pendant deux décennies, principalement en raison d'un net ralentissement de la croissance de la productivité. Environ 70 % de l'écart de PIB par habitant par rapport aux États-Unis est imputable à la plus faible productivité de l'UE.
L'écart de productivité a un impact direct sur le niveau de vie de la population européenne. Le revenu disponible réel par habitant aux États-Unis a progressé presque deux fois plus vite qu'en Europe depuis 2000. Dans les années 2000, le PIB par habitant de l'UE représentait environ 70 % de celui des États-Unis ; actuellement, il se situe à un peu moins de 66 %. Alors que la productivité de l'UE atteignait encore environ 95 % du niveau américain dans les années 1990, elle a depuis chuté à 80 %. Draghi lui-même a qualifié cette situation de « défi existentiel » et a averti : « Il faut agir, sinon le déclin sera progressif. ».
Pourquoi Berlin considère-t-elle le problème de productivité comme la véritable cause et non le manque d'investissement ?
Le gouvernement allemand soutient que le problème fondamental de l'Europe est structurel et ne peut être résolu uniquement par une augmentation des dépenses. L'écart de productivité entre l'UE et les États-Unis est principalement dû au secteur technologique. L'Europe a largement raté le coche de la révolution numérique et des gains de productivité qui en découlent. Seules quatre des cinquante plus grandes entreprises technologiques mondiales sont implantées dans l'UE. L'UE accuse également un retard dans les nouvelles technologies qui seront les moteurs de la croissance future.
Du point de vue de Berlin, une nouvelle dette commune ne résoudrait pas ces déficits structurels, mais n'en masquerait que les symptômes. Le problème réside donc dans une structure industrielle stagnante, une innovation insuffisante, un faible investissement dans la recherche et le développement, et une réglementation excessive. Lors du sommet, le chancelier Friedrich Merz a insisté sur sa demande d'une « déréglementation en profondeur » et d'une réduction systématique des réglementations européennes « dans tous les secteurs ». Berlin est convaincue que les conditions-cadres doivent d'abord être améliorées avant que des investissements supplémentaires puissent porter leurs fruits.
Que signifie exactement l'achèvement requis du marché intérieur ?
L'achèvement du marché unique européen est une revendication essentielle de Berlin. Malgré plus de 30 ans d'existence, le marché unique souffre encore d'une fragmentation importante et de nombreux obstacles. Le 21 mai 2025, la Commission européenne a présenté une nouvelle stratégie pour le marché unique européen, visant à le rendre « plus simple, plus fluide et plus efficace ». Le marché unique européen regroupe 26 millions d'entreprises et 450 millions de consommateurs.
La Commission a identifié les dix principaux obstacles au marché unique, parmi lesquels figurent la complexité des conditions d'établissement et d'exploitation d'une entreprise, la complexité de la réglementation européenne, le manque d'appropriation par les États membres, la reconnaissance limitée des qualifications professionnelles, l'absence de normes uniformes, la fragmentation des réglementations en matière d'emballage, l'insuffisance de la conformité des produits et les réglementations nationales restrictives applicables aux services. L'achèvement du marché unique pourrait doubler son impact économique, ce qui correspondrait à une croissance supplémentaire du PIB de trois à quatre points de pourcentage.
Selon la Chambre de commerce et d'industrie allemande, le coût élevé de l'énergie, une bureaucratie excessive et un marché intérieur fragmenté freinent le développement de l'entrepreneuriat en Europe. Les marchés des services restent organisés au niveau national, les qualifications professionnelles ne sont que partiellement reconnues à l'international et la normalisation est en retard par rapport aux besoins du marché. La Chambre, basée à Berlin, estime que tous ces problèmes pourraient être résolus par des réformes sans contracter de nouvelles dettes.
Quel rôle joue le rapport Draghi dans ce débat ?
Le rapport Draghi, présenté en septembre 2024, a profondément influencé le débat sur la compétitivité européenne et sert de référence aux deux parties. Mario Draghi estimait les besoins d'investissement annuels entre 750 et 800 milliards d'euros, soit environ 4 à 5 % du PIB de l'UE. Il comparait cet engagement au plan Marshall mis en œuvre après la Seconde Guerre mondiale. Draghi recommandait notamment de contracter une nouvelle dette commune, comme cela avait été fait pendant la pandémie de COVID-19.
Ce rapport, ainsi que celui d'Enrico Letta sur le marché unique, a été qualifié de « signal d'alarme » lors de la réunion informelle du Conseil européen à Budapest en novembre 2024. S'appuyant sur ce constat, la Commission européenne a publié en janvier 2025 la « Boussole de la compétitivité », articulée autour de trois piliers : combler le déficit d'innovation, décarboner et renforcer la compétitivité, et réduire les dépendances tout en améliorant la sécurité. L'objectif principal de la Commission est de mettre en place un nouveau modèle de compétitivité fondé sur une productivité tirée par l'innovation.
Un an après la publication du rapport Draghi, le constat était sans appel : son impact à ce jour est jugé « décevant ». Au sein de l’UE, il est quasiment impossible d’évoquer les conclusions du rapport sans faire référence à celles-ci, et pourtant, leur mise en œuvre tarde à se concrétiser. La France s’appuie sur le rapport pour étayer sa demande de dette commune, tandis que l’Allemagne met en avant les recommandations de réforme qu’il contient.
Pourquoi l'Allemagne rejette-t-elle les euro-obligations avec autant de véhémence ?
L'Allemagne rejette traditionnellement la dette commune et n'y consent qu'à titre exceptionnel, comme pour le fonds de relance post-Covid ou le soutien financier à l'Ukraine, attaquée par la Russie. Lors du sommet d'Alden Biesen, le chancelier Merz a exprimé sa position sans équivoque : « Je n'en veux pas. Mais même si je le voulais, je ne le pourrais pas », faisant référence à la Cour constitutionnelle fédérale, qui a fixé des limites très claires au pouvoir fédéral.
Du point de vue de Berlin, il n'y a « pratiquement plus de marge de manœuvre pour de nouvelles dettes » et « la dette européenne n'est pas gratuite ». Le gouvernement allemand souligne que si des investissements supplémentaires dans les nouvelles technologies et la défense sont nécessaires, ils doivent être abordés dans le cadre du cadre financier pluriannuel de l'UE. Berlin craint également qu'une dette partagée n'atténue la pression en faveur des réformes sur les États membres fortement endettés comme la France. Le problème est le suivant : « On ne peut pas réclamer plus d'argent sans entreprendre de réformes. »
Macron, quant à lui, a fait valoir que la création d'une capacité d'emprunt commune était nécessaire pour investir « en quantité raisonnable et à un rythme raisonnable » dans la défense, les technologies vertes, l'intelligence artificielle et l'informatique quantique. Il y voit une occasion unique de contester la domination du dollar américain et de positionner l'Europe comme une destination attractive pour les investissements. Il bénéficie du soutien de pays comme la Belgique, fortement endettée, tandis que des États d'Europe du Nord tels que les Pays-Bas et la Suède se rangent du côté de l'Allemagne.
Que signifie pour Berlin la modernisation du budget de l'UE ?
Le gouvernement allemand appelle à une modernisation et un réalignement complets des dépenses dans le cadre du cadre financier pluriannuel (CFP) de l'UE. Le CFP actuel couvre la période 2021-2027 et s'élève à environ 1 074 milliards d'euros. Le 16 juillet 2025, la Commission européenne a présenté une proposition pour le prochain CFP, qui prévoit un budget total accru d'environ 2 000 milliards d'euros pour la période 2028-2034.
Berlin critique le fait que, jusqu'à présent, « les deux tiers du budget soient exclusivement consacrés aux dépenses de consommation », une part importante étant allouée aux subventions agricoles. Bien que la part de la politique agricole commune (PAC) dans le budget de l'UE ait diminué au cours des 40 dernières années, passant de 73,2 % en 1980 à environ 24,6 % en 2023, elle demeure l'un des postes de dépenses les plus importants. La nouvelle proposition de cadre financier pluriannuel (CFP) de la Commission prévoit 300 milliards d'euros pour les dépenses agricoles.
Le gouvernement allemand plaide pour une réorientation des dépenses de défense vers une augmentation des investissements tournés vers l'avenir. Le budget actuel de l'UE pour 2026 alloue un peu plus de 2,8 milliards d'euros à la sécurité et à la défense. La position du gouvernement allemand concernant le cadre financier pluriannuel (CFP) à partir de 2028 souligne que le futur budget doit privilégier les dépenses à forte valeur ajoutée européenne, notamment les investissements tournés vers l'avenir, l'innovation et les dépenses de transformation. Parallèlement, l'efficacité de toutes les dépenses existantes doit être réévaluée. La restructuration du CFP repose sur quatre axes stratégiques principaux : l'investissement et la réforme, la promotion de la compétitivité grâce à un nouveau Fonds pour la compétitivité doté de 409 milliards d'euros, le renforcement du rôle de l'Europe dans le monde avec 200 milliards d'euros, et la protection des citoyens avec un budget estimé entre 100 et 110 milliards d'euros.
Pourquoi la demande d'augmentation des dépenses de défense est-elle devenue si centrale ?
La situation géopolitique a profondément changé avec la guerre en Ukraine et l'attitude de plus en plus imprévisible des États-Unis sous la présidence de Donald Trump. Berlin souligne que l'UE doit « assumer une plus grande responsabilité en matière de sécurité et de défense ». Le gouvernement allemand perçoit dans le cadre financier pluriannuel (CFP) des opportunités pour combler les déficits capacitaires de l'UE, notamment en renforçant l'industrie de la sécurité et de la défense grâce à la mutualisation de la demande et à des incitations au développement, à la production et à l'acquisition collectifs.
La référence à la défense revêt également une importance stratégique : Berlin soutient que les investissements nécessaires en matière de défense peuvent être financés dans le cadre du budget actuel de l'UE si les dépenses de consommation sont réorientées vers l'investissement. Le gouvernement allemand contredit ainsi directement l'argument de Macron selon lequel une nouvelle dette commune pour les dépenses de défense est inévitable. D'après la position de Berlin, les technologies à double usage importantes ne devraient pas être exclues des programmes civils de l'UE, et les corridors européens pour la mobilité militaire ainsi qu'une résilience accrue face aux menaces hybrides doivent être pris en compte dans le cadre financier pluriannuel (CFP).
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« Fabriqué en Europe » ou marchés ouverts ? Ce différend divise les poids lourds de l'UE
Que réclame Macron en matière de protection de l'industrie européenne, et pourquoi Berlin rejette-t-il cette demande ?
Emmanuel Macron plaide pour un traitement préférentiel actif des produits européens dans les appels d'offres et les marchés publics. « Je ne parle pas de protectionnisme, mais bien de privilégier les produits européens », a-t-il déclaré. Il s'agit notamment de protéger l'acier européen. Le président français souhaite préserver des secteurs entiers, comme la sidérurgie.
Le gouvernement allemand rejette cette approche globale. « Nous sommes convaincus que le protectionnisme ne peut être le modèle de prospérité de l'Europe », ont déclaré des sources gouvernementales. Au lieu de l'isolationnisme, il est nécessaire de conclure davantage d'accords commerciaux, y compris au-delà de l'accord du Mercosur. La France s'était opposée à cet accord par crainte pour son secteur agricole. L'accord de libre-échange entre l'UE et les pays du Mercosur – Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay – conclu politiquement en décembre 2024, vise à créer la plus grande zone de libre-échange au monde, regroupant plus de 700 millions d'habitants.
Le débat autour de la protection de l'acier est particulièrement révélateur. La Commission européenne a déjà renforcé les mesures de protection de l'acier en 2025 afin de préserver la sidérurgie européenne de la hausse des importations. Cette industrie est soumise à une forte pression en raison de la surcapacité mondiale, de l'augmentation des exportations chinoises et du renforcement des barrières commerciales sur des marchés clés comme les États-Unis. Treize États membres de l'UE ont demandé un réexamen de ces mesures, la situation du secteur s'étant dégradée sous l'effet de la pression accrue des importations et du recul de la demande.
Qu’est-ce que l’initiative « Fabriqué en Europe » et quelle est la position de l’Allemagne à ce sujet ?
La Commission européenne travaille à une loi « Fabriqué en Europe » visant à privilégier, lors des appels d’offres publics et de l’attribution de subventions, les entreprises qui réalisent une part significative de leur production en Europe. Ce projet concerne également les entreprises hors UE : de nouvelles exigences s’appliqueront aux investissements supérieurs à 100 millions d’euros dans des secteurs stratégiques tels que les batteries, les véhicules électriques, la robotique et l’énergie solaire.
Berlin soutient généralement l'initiative, la qualifiant de « centralisée », mais sous certaines conditions strictes. La position allemande privilégie le « Fabriqué avec l'Europe » au « Fabriqué en Europe » : il suffirait que la production ait lieu dans un pays ayant conclu un accord commercial avec l'UE. Selon Berlin, les règles « Acheter européen » doivent répondre aux critères suivants : elles doivent rester l'exception, se limiter aux technologies critiques et stratégiques, et ne pas s'étendre à des secteurs entiers. De plus, elles doivent être temporaires et faire l'objet d'une évaluation rigoureuse de leur proportionnalité et des augmentations de coûts prévues.
Berlin est très favorable à l'idée de normes « Made in Europe » en matière de sécurité économique, notamment pour l'approvisionnement en médicaments, produits chimiques et semi-conducteurs. Berlin estime également justifiée la protection de technologies stratégiques telles que les batteries et les robots, ainsi que d'industries clés « menacées existentiellement par des pratiques déloyales de la part de concurrents internationaux ». Macron, en revanche, envisage de protéger un secteur entier, y compris la sidérurgie, ce qui va bien au-delà de ce que l'Allemagne est prête à accepter.
Quel rôle joue l'Union de l'épargne et de l'investissement comme alternative aux euro-obligations ?
L’Union de l’épargne et de l’investissement, anciennement Union des marchés de capitaux, est devenue un sujet central du débat économique européen. Le 19 mars 2025, la Commission européenne a présenté une stratégie visant à orienter l’épargne vers des investissements productifs. Le constat est frappant : près de 70 % de l’épargne des ménages européens, soit 10 000 milliards d’euros, est détenue sous forme de dépôts bancaires qui, bien que sûrs, offrent un faible rendement.
Du point de vue de Berlin, l'Union de l'épargne et de l'investissement offre une alternative à la dette commune. Au lieu de contracter de nouvelles dettes, l'épargne privée devrait être orientée plus efficacement vers des investissements productifs. Les citoyens européens devraient avoir davantage de possibilités d'investir leurs actifs sur le marché des capitaux, et les entreprises devraient bénéficier d'un meilleur accès au financement. La stratégie repose sur quatre piliers : l'amélioration des opportunités pour les citoyens et l'épargne, l'accroissement des investissements et du financement, une intégration et une taille accrues, et une supervision plus efficace au sein du marché unique.
L'union de l'épargne et de l'investissement a été l'un des principaux aboutissements du sommet Alden Biesen. Cependant, des résistances persistent : le Luxembourg et l'Irlande, notamment, expriment des réserves quant à l'intégration transfrontalière des marchés de capitaux. Si l'union bancaire, mise en œuvre en réponse à la crise financière, a produit des résultats concrets, l'union des marchés de capitaux demeure à ce jour un projet sans application effective.
Comment s'est déroulé le sommet de l'UE à Alden Biesen et quelles décisions ont été prises ?
Le sommet informel de l'UE s'est tenu le 12 février 2026 au château d'Alden Biesen, en Belgique, et était entièrement consacré à la compétitivité. Merz et Macron sont apparus ensemble devant la presse ce matin-là, affichant leur unité malgré leurs divergences importantes en matière de politique économique. L'Association de l'industrie automobile avait auparavant exigé que le sommet « envoie un signal très clair » et prenne des mesures qui permettraient de « renforcer la compétitivité européenne avec l'urgence politique et la clarté stratégique nécessaires ».
Un large consensus s'est dégagé quant à la poursuite de l'évolution de l'Union des marchés de capitaux vers une Union de l'épargne et de l'investissement, à la mise en place d'un cadre juridique simplifié pour les jeunes entreprises et à la possibilité pour les États membres de se retirer de la coopération au niveau de l'UE. Les pays intéressés devraient mener leurs projets en petits groupes si un accord avec les 27 États membres s'avère impossible.
Macron a fixé un ultimatum : des décisions concrètes sur la manière de rendre l’UE plus compétitive doivent être prises d’ici juin. Si les 27 États membres ne progressent pas d’ici là, la possibilité d’une « coopération renforcée » avec les États désireux d’y participer doit rester ouverte. Cependant, aucun progrès n’a été réalisé sur les points de désaccord majeurs : la dette commune et la protection industrielle globale.
Pourquoi l'accord du Mercosur sert-il de test décisif pour départager les différentes positions ?
L'accord du Mercosur met en lumière les philosophies économiques fondamentalement différentes de l'Allemagne et de la France. Tandis que Berlin privilégie l'ouverture des marchés et la multiplication des accords commerciaux, la France se positionne comme la protectrice de son industrie nationale, et notamment de son secteur agricole. La France s'est fermement opposée à l'accord du Mercosur, arguant qu'il ne protégeait pas suffisamment les agriculteurs français.
Les négociations sur l'accord UE-Mercosur ont débuté en 1999 et ont été marquées dès le départ par des conflits concernant le secteur agricole. Outre la France, la Pologne, la Hongrie et l'Italie s'opposaient également à cet accord. En France, l'approbation de l'accord Mercosur par l'UE a même entraîné des motions de censure contre le gouvernement, qui n'ont toutefois pas obtenu la majorité.
Du point de vue de Berlin, le refus français du Mercosur souligne l'incohérence de la position parisienne : la France exige une dette européenne commune pour accroître les investissements, tout en bloquant des accords commerciaux qui permettraient d'ouvrir et de renforcer l'économie européenne. Le gouvernement allemand a insisté sur la nécessité de conclure davantage d'accords commerciaux, « au-delà de l'accord du Mercosur ». L'Europe doit s'ouvrir au monde extérieur, et non s'isoler.
Quelles réformes structurelles sont nécessaires du point de vue de Berlin ?
Le gouvernement allemand appelle à un vaste ensemble de réformes structurelles qui vont bien au-delà de mesures isolées. Il s'agit essentiellement de réduire la réglementation et la bureaucratie, de parachever le marché unique, notamment dans le secteur des services, de renforcer l'Union des marchés de capitaux pour mieux financer l'innovation, de moderniser le budget de l'UE en mettant davantage l'accent sur les investissements futurs et de conclure de nouveaux accords commerciaux.
Berlin attend même des États membres qui réclament de nouveaux financements qu'ils participent à ces efforts de réforme. Ce message s'adresse à la France et aux autres partisans d'une dette commune. Alors que Macron exige de nouveaux instruments de financement, la France figure parmi les pays de la zone euro affichant les ratios dette/PIB les plus élevés et a maintes fois reporté ses réformes structurelles.
Selon la Fédération allemande des chambres de commerce et d'industrie (DIHK), la boussole de la compétitivité de la Commission européenne a soulevé d'importantes questions, mais jusqu'à présent, « des réponses convaincantes et un changement de politique clair » font défaut. Les chefs d'État et de gouvernement doivent prendre des mesures concrètes ayant un impact immédiat sur les activités quotidiennes des entreprises. Parallèlement, la DIHK appelle à une coopération renforcée entre l'UE et ses partenaires fiables, notamment en matière d'accords commerciaux.
Comment les experts économiques évaluent-ils le débat entre Berlin et Paris ?
Les avis des experts témoignent de la complexité du débat. Marcel Fratzscher, président du DIW, soutient le diagnostic de Draghi et souligne que, sans investissements publics et privés nettement plus importants, « la productivité et la croissance s'affaibliront davantage, les emplois et les entreprises innovantes délocaliseront, et une grande partie de la prospérité sera perdue ». Henning Vöpel, directeur général du Centre pour la politique européenne, note que les politiques d'Ursula von der Leyen sont « parfaitement en phase avec les recommandations et les analyses du rapport Draghi ».
Parallèlement, des points de vue plus nuancés se font entendre dans le débat sur la productivité. Les analyses montrent que la productivité dans l'UE est quasiment équivalente à celle des États-Unis si l'on considère la productivité horaire. L'écart s'explique alors principalement par la durée du travail plus longue et les prix plus élevés en Amérique. Si cette perspective permet de relativiser les discours alarmistes, elle ne change rien au fait que l'Europe accuse un retard en matière d'innovation technologique et de développement des nouvelles entreprises.
Andrea Frank, de la Fondation Stifterverband, souligne que l'Europe ne subit pas de simples fluctuations conjoncturelles, mais bien des « bouleversements structurels qui transformeront en profondeur l'économie, la science et la société ». Le faible nombre de grandes entreprises technologiques en Europe est la principale cause de l'écart de productivité avec les États-Unis. Une réduction des initiatives nationales isolées et une division du travail plus judicieuse pourraient améliorer significativement la compétitivité de l'UE.
Quelles perspectives cela offre-t-il pour la politique économique européenne ?
Le différend franco-allemand devrait marquer durablement la politique européenne. Macron a fixé un échéancier, avec juin 2026 comme date butoir, et a esquissé une alternative fondée sur une « coopération renforcée » au cas où un accord avec les 27 États membres s'avérerait impossible. L'Allemagne est confrontée au dilemme de concilier son opposition à une dette commune avec la nécessité d'investir massivement dans la défense et les technologies.
Les négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034 constitueront le véritable champ de bataille de ce conflit. Doté d'un budget total proposé d'environ deux mille milliards d'euros, ce cadre définit les modalités de décision relatives à la réorientation des dépenses de l'UE. Le financement ne proviendra pas d'une augmentation des contributions des États membres, mais de nouvelles ressources propres, telles que les taxes sur les produits du tabac et les déchets électroniques, les prélèvements sur les entreprises et les redevances au titre du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières.
Le remboursement du fonds de relance NextGenerationEU, qui doit débuter en 2028, aggrave encore la situation budgétaire. Le gouvernement allemand refuse catégoriquement de pérenniser cet instrument exceptionnel et temporaire. Cette position restreint davantage les marges de manœuvre financières pour de nouvelles initiatives communes, renforçant la position de Berlin mais soulevant également la question de savoir comment les 800 milliards d'euros d'investissements annuels exigés par Draghi pourront être atteints sans nouvelles sources de financement.
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