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Les deux visages de l'innovation : l'essor et la transformation du secteur à double usage en Allemagne et en Europe

Les deux visages de l'innovation : l'essor et la transformation du secteur à double usage en Allemagne et en Europe

Les deux visages de l'innovation : l'essor et la transformation du secteur à double usage en Allemagne et en Europe – Image : Xpert.Digital

IA, drones, ordinateurs quantiques : la révolution invisible qui transforme à jamais la vie quotidienne et la guerre

### Du smartphone à l'arme : cette technologie du quotidien mène une double vie ### La guerre de Poutine comme catalyseur : pourquoi des milliards affluent-ils désormais vers les entreprises technologiques allemandes à double visage ? ### Bien plus que des chars et des fusils : comment les startups civiles bouleversent la défense moderne ### Le « tournant » du secteur technologique : l'équilibre délicat de l'Allemagne entre innovation et armement ### Un progrès à double visage : le dangereux dilemme des technologies les plus importantes de notre époque ###

La nouvelle pertinence des technologies à double usage – définition et évolution historique du terme

Le terme « double usage » désigne les biens, logiciels et technologies pouvant servir à la fois à des fins civiles et militaires. Cette double utilisation n'est pas un phénomène nouveau, mais le concept et sa portée stratégique ont profondément évolué au fil du temps. Initialement, après la Seconde Guerre mondiale, le terme se limitait à un domaine restreint : les matières fissiles, utilisables aussi bien pour la production d'énergie dans les centrales nucléaires civiles que pour la fabrication d'armes nucléaires. Cette première définition, réactive, visait principalement à contrôler une technologie d'État hautement sensible. Historiquement, cependant, le dilemme du double usage remonte à une époque antérieure. Un exemple frappant, antérieur à l'adoption de ce terme, est la synthèse de l'ammoniac par Haber-Bosch, qui, d'une part, a révolutionné l'agriculture grâce aux engrais artificiels, mais d'autre part, a permis la production massive d'explosifs et d'armes chimiques pendant la Première Guerre mondiale.

Aujourd'hui, la notion de double usage s'est considérablement élargie. Elle englobe un large éventail de produits et de technologies commerciales susceptibles d'être détournés à des fins militaires, pour la production d'armes de destruction massive ou pour des activités terroristes. Les contrôles ne se limitent plus aux biens matériels. Ils s'étendent explicitement aux actifs immatériels tels que les logiciels et le savoir-faire technique, qui peuvent être transférés par voie numérique via des canaux comme le courrier électronique, le stockage en nuage ou la visioconférence. Cet élargissement reflète la réalité d'un monde numérisé et interconnecté où les capacités technologiques ne sont plus nécessairement liées à des objets physiques.

Le changement de paradigme : du « spin-off » au « spin-on »

L'importance croissante du secteur à double usage est indissociable d'un changement de paradigme fondamental dans le paysage mondial de l'innovation. Durant la Guerre froide, l'industrie de la défense était le principal moteur du progrès technologique. Des inventions révolutionnaires telles que le système de positionnement global (GPS), la technologie des micro-ondes et la photographie numérique sont issues de la recherche et du développement militaires et n'ont été adaptées au marché civil que plus tard – un processus connu sous le nom de « découverte ». L'État et ses entreprises de défense étaient alors les leaders incontestés de l'innovation.

Après la fin de la Guerre froide, cette dynamique s'est progressivement inversée. Aujourd'hui, le secteur privé et commercial est le principal moteur de la recherche et du développement, notamment dans des domaines clés tels que l'intelligence artificielle, les biotechnologies et les technologies de l'information. Les forces armées dépendent de plus en plus de l'adaptation et de l'intégration de ces technologies développées commercialement à leurs propres besoins. Ce processus inverse est connu sous le nom de « spin-on ». Cette évolution a des conséquences considérables : les forces armées ne sont plus les seuls moteurs de l'innovation, mais deviennent des clients sur un marché civil dynamique. Elles doivent apprendre à composer avec des start-ups agiles et des cycles technologiques rapides, qui diffèrent sensiblement des processus d'acquisition traditionnels et longs de l'industrie de la défense.

La double utilisation comme stratégie : bien plus qu’une simple catégorie de produits

Cette évolution de la dynamique de l'innovation a transformé la notion de « double usage » en bien plus qu'une simple classification réglementaire pour le contrôle des exportations. Pour un nombre croissant d'entreprises, notamment les jeunes pousses technologiques et leurs investisseurs, elle est devenue une stratégie commerciale essentielle et assumée. Au lieu d'être passivement classées comme producteurs de biens à double usage par les autorités, ces entreprises se positionnent activement sur les deux marchés : civil et gouvernemental/militaire.

Adopter une stratégie à double usage implique de faire des choix et des compromis conscients. Cela suppose de concevoir des produits de A à Z pour répondre aux besoins des deux groupes de clients. Ceci requiert une compréhension approfondie des cycles d'approvisionnement, des obstacles réglementaires et des mécanismes de financement, souvent très différents, des secteurs commercial et militaire. Pour une start-up, cette stratégie peut ouvrir l'accès à un plus large éventail de sources de financement, du capital-risque aux subventions publiques et aux contrats de défense. Parallèlement, elle permet de diversifier les revenus et de réduire la dépendance à un marché unique. Le changement sémantique et stratégique du terme « double usage » n'est donc pas fortuit, mais une conséquence directe de l'évolution du paysage mondial de la recherche et du développement. Sa signification est passée d'un mécanisme de contrôle vertical à une stratégie de marché ascendante, reflétant le transfert du leadership en matière d'innovation du secteur public vers le secteur privé.

Facteurs de croissance d'un secteur en plein essor

L'essor du secteur à double usage, qui passe d'un marché de niche à un enjeu stratégique pour les gouvernements, les investisseurs et les entreprises, est dû à la convergence de plusieurs forces puissantes. Celles-ci créent un environnement où l'offre et la demande de technologies à double usage croissent de façon exponentielle.

Les tensions géopolitiques comme catalyseur

Le principal facteur de demande est la détérioration de la situation sécuritaire mondiale. Le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine, et la guerre en Ukraine ont profondément modifié la perception de la sécurité dans les démocraties occidentales. Après des décennies de stabilité relative, les États membres de l'OTAN et de l'UE sont confrontés à la nécessité de moderniser rapidement leurs capacités de défense et d'assurer leur supériorité technologique. Cette urgence a engendré une forte demande de solutions innovantes dans des domaines tels que l'intelligence artificielle, les systèmes autonomes et les communications avancées – des capacités où les technologies développées commercialement sont souvent plus agiles, plus performantes et plus rentables que les armements traditionnels. Le conflit en Ukraine constitue un laboratoire grandeur nature, démontrant de façon frappante la valeur des systèmes adaptables, pilotés par logiciel et à double usage, tels que les drones et la reconnaissance basée sur l'IA.

Augmentation des budgets de défense et nouvelles sources de financement

Les bouleversements géopolitiques ont engendré des conséquences financières concrètes. Les gouvernements européens ont considérablement augmenté leurs dépenses de défense. L'Allemagne a doublé son budget d'acquisition d'armements, tandis que l'UE a alloué à elle seule 1,5 milliard d'euros à la recherche et au développement dans le domaine de la défense en 2024, notamment par le biais d'initiatives telles que le Fonds européen de défense (FED). La création du Fonds d'innovation de l'OTAN, doté d'un milliard d'euros, constitue une mesure particulièrement significative. Ce fonds investit spécifiquement dans les jeunes entreprises à double usage des États membres. Ce financement public crée un marché attractif et bien financé, qui, à son tour, attire les capitaux privés. Des initiatives comme Horizon Europe et le FED privilégient de plus en plus le potentiel à double usage lors de l'allocation des fonds, renforçant ainsi les synergies entre l'innovation civile et les objectifs de politique de sécurité.

Le rôle des start-ups et du capital-risque

Du côté de l'offre, ce sont principalement les jeunes entreprises dynamiques qui bousculent l'industrie de la défense traditionnelle, dominée par quelques grands fabricants d'armes. Ces jeunes sociétés sont capables d'adapter rapidement les innovations du secteur commercial aux exigences militaires. Cette tendance est alimentée par une volonté croissante des investisseurs en capital-risque d'investir dans ce secteur. À l'échelle mondiale, 54 fonds de capital-risque spécialisés dans les technologies à double usage ont été recensés. Leur répartition géographique est révélatrice : près de la moitié (48 %) sont basés aux États-Unis, suivis du Royaume-Uni (11 %). Notamment, 15 % sont situés en Ukraine, dans les pays baltes et en Europe de l'Est, notamment en Pologne et en République tchèque, ce qui témoigne directement de l'urgence sécuritaire accrue dans ces régions.

Ces évolutions ont engendré une dynamique d'auto-renforcement. Les risques géopolitiques génèrent une demande manifeste de nouvelles capacités militaires. Les gouvernements y répondent par des investissements publics massifs, créant ainsi un marché lucratif. Ce marché, à son tour, réduit le risque pour les investisseurs privés, qui se sont traditionnellement tenus à l'écart des cycles de vente longs et bureaucratiques du secteur de la défense. Les capitaux-risqueurs désormais abondants financent des start-ups agiles qui développent des technologies de pointe, lesquelles sont ensuite vendues aux gouvernements pour répondre à la demande initiale. Ce cycle, dans lequel le risque géopolitique se transforme directement en capital-risque et en innovation technologique, crée un nouvel écosystème industriel de défense transatlantique qui coexiste avec les circuits d'acquisition traditionnels et les influence de plus en plus.

Le cadre juridique : contrôle et complexité en Allemagne et dans l’UE

L’importance croissante des technologies à double usage s’accompagne d’un environnement réglementaire complexe et en constante évolution. Les États et les communautés d’États sont confrontés au défi de permettre un commerce légitime et de promouvoir l’innovation tout en empêchant la prolifération de technologies susceptibles de mettre en danger la sécurité internationale ou d’être utilisées à des fins de violations des droits de l’homme.

Règlement (UE) 2021/821 relatif aux biens à double usage

Le principal instrument juridique régissant les exportations de biens à double usage au sein de l'Union européenne est le règlement (UE) 2021/821. Ce règlement, qui remplace celui de 2009, établit un système commun de contrôle des exportations, du courtage, de l'assistance technique, du transit et du transfert de ces biens. Son principal objectif est de contribuer à la paix et à la sécurité internationales et de prévenir la prolifération des armes de destruction massive.

Au cœur du règlement se trouve l'annexe I, une liste exhaustive de marchandises contrôlées, fondée sur des régimes de contrôle internationalement reconnus tels que l'Arrangement de Wassenaar. Une autorisation d'exportation est requise pour les marchandises figurant dans ce document et en provenance du territoire douanier de l'UE. Le règlement prévoit différents types d'autorisation afin de répondre aux divers besoins du commerce

Autorisations générales d'exportation de l'Union (EUGEA) : Celles-ci permettent l'exportation de certains biens vers certains pays (par exemple l'Australie, les États-Unis, le Japon) dans des conditions spécifiées, simplifiant ainsi les échanges commerciaux avec des partenaires de confiance.

Autorisations générales nationales d’exportation (NGEA) : les États membres peuvent délivrer leurs propres autorisations générales, à condition qu’elles soient compatibles avec les EUGEA.

Licences globales et individuelles : celles-ci sont délivrées par les autorités nationales à des exportateurs et à des transactions spécifiques et permettent les exportations vers de multiples utilisateurs finaux (globales) ou vers un utilisateur final spécifique (individuelles).

Autorisations pour les grands projets : un formulaire spécial pour les exportations dans le cadre de projets de grande envergure.

L'une des principales innovations du règlement de 2021 réside dans son renforcement du respect des droits humains. Il instaure de nouveaux contrôles sur certaines technologies de cybersurveillance susceptibles d'être utilisées à des fins de répression interne ou pour commettre de graves violations des droits humains. Par ailleurs, le règlement impose aux exportateurs de mener une vérification préalable approfondie de leurs transactions et de conserver des registres détaillés pendant cinq ans.

Mise en œuvre nationale en Allemagne : AWG et AWV

En Allemagne, le cadre juridique européen est mis en œuvre et complété par le droit national. Les textes réglementaires clés sont la loi sur le commerce extérieur et les paiements (AWG) et l'ordonnance sur le commerce extérieur et les paiements (AWV) qui en découle. L'AWG établit le principe fondamental de la liberté du commerce extérieur, lequel peut toutefois être restreint pour des raisons de sécurité nationale, d'ordre public ou pour satisfaire aux obligations internationales.

Les exigences et procédures spécifiques en matière d'autorisation sont régies par l'Ordonnance sur le commerce extérieur et les paiements (AWV). L'Office fédéral de l'économie et du contrôle des exportations (BAFA) est l'autorité compétente pour la délivrance des autorisations et l'application de la réglementation. Le BAFA examine les demandes, accorde les autorisations et veille au respect de la réglementation complexe. L'Allemagne est reconnue pour son application rigoureuse du régime européen, notamment en ce qui concerne le contrôle des transferts de savoir-faire technologique immatériel.

Les élargissements nationaux et le défi des nouvelles technologies

Un aspect crucial du système de l'UE réside dans sa capacité à permettre aux États membres d'instaurer des contrôles nationaux sur des biens supplémentaires non inclus dans la liste commune de l'UE. L'Allemagne a eu recours à cette possibilité en juillet 2024, en élargissant sa liste nationale d'exportations (Partie I, Section B de l'Ordonnance sur le commerce extérieur et les paiements) afin d'y inclure un certain nombre de « technologies émergentes ». Celles-ci comprennent désormais, entre autres, certains ordinateurs quantiques et leurs composants, des équipements spécifiques pour la fabrication de semi-conducteurs et des systèmes d'intelligence artificielle avancés.

Cette mesure met en lumière une tension fondamentale au sein du système européen de contrôle des exportations. Si la Commission européenne s'efforce d'harmoniser les réglementations afin d'éviter un ensemble disparate de cadres, les États membres se sentent contraints d'agir unilatéralement face à l'évolution rapide des technologies et aux graves préoccupations sécuritaires. La vitesse de développement de technologies telles que l'IA et l'informatique quantique dépasse la capacité d'adaptation des régimes de contrôle internationaux, souvent lents et fondés sur le consensus. Les initiatives nationales, à l'instar de celle de l'Allemagne, constituent donc une réponse logique, quoique complexe pour le marché unique, à un dilemme sécuritaire où l'attente d'un consensus international est perçue comme trop risquée. Dans ce contexte, le droit lui-même devient un instrument stratégique dans la course à la sécurité technologique.

Régimes internationaux : l’Arrangement de Wassenaar

Au niveau mondial, l'Arrangement de Wassenaar est le principal accord multilatéral en matière de contrôle des exportations d'armes conventionnelles et de biens à double usage. Créé en 1996 pour succéder au régime COCOM de l'époque de la Guerre froide, il compte actuellement 42 États membres. Contrairement au COCOM, qui visait spécifiquement le bloc de l'Est, l'Arrangement de Wassenaar ne cible aucun État en particulier. Son principal objectif est de promouvoir la transparence et une plus grande responsabilité dans les transferts d'armes afin de prévenir les accumulations d'armements déstabilisatrices.

Les États membres s'engagent volontairement à soumettre les biens figurant sur les listes communes (la liste des munitions et la liste des biens à double usage) à des contrôles nationaux à l'exportation et à s'informer mutuellement de l'approbation ou du refus des exportations vers certains pays. Toutefois, ce dispositif présente des faiblesses majeures : il n'est pas juridiquement contraignant, les décisions sont prises par consensus et aucun mécanisme de veto n'est prévu. Si un État membre refuse une exportation, un autre peut néanmoins l'approuver. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, cette approche fondée sur le consensus se révèle de moins en moins efficace, renforçant ainsi la tendance aux mesures unilatérales ou minimalement bilatérales entre États partageant les mêmes valeurs.

 

Centre de sécurité et de défense - Conseils et informations

Centre de sécurité et de défense - Image : Xpert.Digital

Le Pôle Sécurité et Défense offre des conseils d'experts et des informations actualisées pour accompagner efficacement les entreprises et les organisations dans le renforcement de leur rôle dans la politique européenne de sécurité et de défense. En étroite collaboration avec le groupe de travail Défense de SME Connect, il soutient tout particulièrement les petites et moyennes entreprises (PME) désireuses de développer leur capacité d'innovation et leur compétitivité dans le secteur de la défense. Point de contact central, le Pôle constitue ainsi un lien essentiel entre les PME et la stratégie européenne de défense.

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L’estompement des frontières entre technologies civiles et militaires est particulièrement visible dans les domaines technologiques clés du XXIe siècle. Ces domaines déterminent non seulement la compétitivité économique, mais aussi les capacités stratégiques des États.

Aperçu des principaux domaines technologiques à double usage

Aperçu des principaux domaines technologiques à double usage – Image : Xpert.Digital

Intelligence artificielle (IA) et systèmes autonomes

L'intelligence artificielle est sans doute l'exemple le plus frappant d'une technologie à double usage. Dans le secteur civil, elle stimule l'innovation dans le diagnostic médical, les véhicules autonomes et l'analyse financière. Les mêmes algorithmes qui reconnaissent des motifs dans les images médicales peuvent également servir à analyser les images satellites pour l'identification de cibles. Dans le domaine militaire, l'IA permet le développement de systèmes d'armes autonomes, accélère l'analyse de volumes massifs de données pour la reconnaissance et peut réduire considérablement les délais de décision au combat. Sa capacité à fonctionner de manière autonome dans des environnements complexes et dynamiques est essentielle tant pour la robotique civile que pour les drones et véhicules sans pilote militaires.

Systèmes sans pilote : drones et robotique

Les drones et les robots terrestres sont devenus indispensables dans les domaines civil et militaire. Dans le civil, ils servent à inspecter les éoliennes et les pipelines, à surveiller les récoltes en agriculture de précision et à mener des opérations de recherche et de sauvetage après des catastrophes naturelles. Dans le contexte militaire, ils ont révolutionné le champ de bataille. Ils permettent des missions de reconnaissance et de surveillance discrètes (renseignement, surveillance, reconnaissance – ISR), mènent des frappes de précision, acheminent du ravitaillement jusqu'au front et peuvent être utilisés pour désamorcer des engins explosifs. La capacité à faire fonctionner des essaims de drones en réseau ouvre des perspectives tactiques inédites, pertinentes tant pour la logistique civile que pour les frappes de saturation militaires.

technologies spatiales et satellites

Les technologies spatiales sont par nature à double usage. Le système de positionnement global (GPS), initialement conçu pour un usage purement militaire, est aujourd'hui à la base d'innombrables applications civiles, de la navigation automobile à la gestion logistique. Les satellites fournissent des données pour les prévisions météorologiques et la recherche climatique, mais permettent également la reconnaissance militaire et servent de systèmes d'alerte précoce en cas d'attaque de missiles. Les communications par satellite sont tout aussi essentielles à l'internet mondial et à la diffusion de contenus médiatiques qu'à la sécurité des communications et au contrôle des unités militaires à travers le monde.

Biotechnologie et biologie synthétique

La biotechnologie recèle un potentiel immense pour la santé humaine et l'agriculture, notamment grâce à des outils d'édition génique comme CRISPR-Cas9 pour le traitement des maladies héréditaires ou le développement de nouveaux médicaments. Parallèlement, elle soulève d'importantes questions de sécurité. Les mêmes techniques utilisées à des fins thérapeutiques pourraient théoriquement être détournées pour concevoir de nouvelles armes biologiques extrêmement dangereuses. La biologie synthétique, qui permet de construire des organismes de toutes pièces, aggrave ce dilemme, car elle pourrait faciliter la production d'agents pathogènes connus ou la création d'agents entièrement nouveaux.

Technologie quantique

La technologie quantique est sur le point d'être appliquée concrètement et promet de révolutionner l'informatique, les communications et les capteurs. Les ordinateurs quantiques pourraient résoudre des problèmes complexes insolubles pour les supercalculateurs actuels, ouvrant la voie à des avancées majeures en science des matériaux et en développement pharmaceutique. Cependant, leur immense puissance de calcul représente une menace existentielle pour la cryptographie actuelle, car ils seraient capables de déchiffrer les normes de chiffrement courantes. La communication quantique, quant à elle, promet, grâce à des méthodes comme la distribution quantique de clés (QKD), une transmission de données fondamentalement sécurisée. Les capteurs quantiques pourraient permettre la navigation sans GPS ou améliorer considérablement le suivi des sous-marins, ce qui modifierait l'équilibre stratégique des forces sur les océans.

Acteurs clés : Le paysage allemand des espaces à double usage en détail

Le marché allemand et européen des appareils à double usage se caractérise par un écosystème à deux vitesses. D'une part, de jeunes entreprises innovantes, hautement spécialisées et axées sur le logiciel, bouleversent le marché grâce à des solutions agiles. D'autre part, des géants industriels établis fournissent les technologies et plateformes fondamentales qui rendent possibles nombre de ces nouvelles applications.

Les nouveaux concurrents : les startups spécialisées dans les logiciels et l’IA

Helsing

Fondée à Munich en 2021, l'entreprise s'est rapidement imposée comme un acteur majeur de l'IA de défense en Europe. Helsing privilégie une approche fondamentalement logicielle. Au lieu de se concentrer sur le développement de nouveaux matériels, elle s'attache à optimiser les plateformes militaires existantes, comme l'avion de combat Eurofighter, grâce à des logiciels d'IA et à doter de nouveaux systèmes sans pilote d'une intelligence supérieure. Ses produits phares comprennent Centaur, un système d'IA pour le combat aérien autonome qui a déjà piloté avec succès un avion Gripen ; Cirra, un logiciel d'IA pour l'analyse des signaux radar dans le cadre de la guerre électronique ; Altra, une plateforme de reconnaissance et d'effets en réseau qui fusionne les données des drones et des capteurs au sol pour accélérer l'acquisition de cibles ; et le HX-2, un drone d'attaque piloté par logiciel capable d'opérer avec précision même dans des environnements sans réception GPS et en présence de fortes interférences électroniques. Forte d'une valorisation de plus de 12 milliards d'euros suite à une levée de fonds de 600 millions d'euros en 2025 et à des partenariats stratégiques, notamment avec la société française d'IA Mistral AI, Helsing se positionne comme un champion européen de la souveraineté technologique dans le domaine de l'IA.

Systèmes quantiques

Également implantée près de Munich, Quantum Systems est un fabricant leader de systèmes aériens sans pilote (UAS) avec un modèle à double usage bien défini. L'entreprise développe et produit des drones électriques à décollage et atterrissage vertical (eVTOL) destinés aux clients militaires et civils. Son produit phare, le drone Vector, a fait ses preuves en Ukraine en tant que système de reconnaissance robuste, capable de naviguer et d'identifier des cibles même dans des environnements sans GPS, grâce à l'intelligence artificielle. Parallèlement, les drones de l'entreprise sont utilisés par des clients commerciaux dans l'agriculture pour la surveillance des champs, dans le secteur minier pour le calcul des volumes et par les fournisseurs d'énergie pour l'inspection des lignes électriques. Cette double orientation permet à Quantum Systems de tirer parti des innovations des deux marchés et de réaliser des économies d'échelle.

ARX ​​Robotique

Cette entreprise est spécialisée dans les véhicules terrestres sans pilote (UGV) et démontre avec brio le potentiel à double usage de la robotique terrestre. Les plateformes GEREON sont modulaires et configurables pour une grande variété de missions. Dans un contexte militaire, elles servent au transport de ravitaillement et de blessés (évacuation sanitaire), à ​​la reconnaissance et à la surveillance, ou encore comme plateformes d'armement mobiles. Leur robustesse et leurs capacités autonomes ont été éprouvées lors du conflit en Ukraine. Ces mêmes robots peuvent également être déployés sans difficulté dans des contextes civils et humanitaires, notamment pour apporter de l'aide aux zones sinistrées, lutter contre les incendies ou mener des opérations de recherche et de sauvetage.

Les géants établis : Technologies habilitantes fondamentales

Siemens

En tant qu'entreprise technologique mondiale, Siemens n'est pas un fournisseur de défense traditionnel, mais un pionnier fondamental du secteur à double usage. Son expertise réside dans la fourniture de logiciels industriels et de solutions de numérisation. Le concept de jumeau numérique est au cœur de cette expertise. Il permet la modélisation virtuelle, la simulation et l'optimisation de systèmes physiques complexes – d'une simple machine à une usine entière, voire un avion ou un navire – avant même leur construction physique. Cette technologie est utilisée pour accroître l'efficacité de la production civile et pour la modernisation de chantiers navals entiers de l'US Navy, le plus grand projet de jumeau numérique industriel connu à ce jour. Grâce à ses logiciels de gestion du cycle de vie des produits (PLM), tels que NX et Teamcenter, Siemens fournit l'infrastructure numérique nécessaire au développement de produits complexes dans les secteurs de l'aérospatiale et de la défense.

Bosch

À l'instar de Siemens, Bosch est un fournisseur essentiel de technologies de base à double usage. Les capteurs MEMS (systèmes microélectromécaniques) y jouent un rôle clé. Ces capteurs miniatures, qui mesurent l'accélération, la vitesse de rotation ou la pression, sont aujourd'hui omniprésents dans l'électronique automobile (airbags, ESP, etc.) et grand public (stabilisation d'image, par exemple, dans les smartphones). Cependant, ces mêmes capteurs robustes et de haute précision sont également indispensables aux systèmes militaires. Ils sont utilisés pour la navigation et la stabilisation des drones, le guidage des missiles et des munitions intelligentes, ainsi que dans les systèmes avioniques. Bien que Bosch ne développe pas principalement ses capteurs MEMS à des fins militaires, leurs performances et leur fiabilité sont cruciales pour le secteur de la défense.

Airbus

Airbus, l'un des plus grands groupes aérospatiaux mondiaux, illustre parfaitement la mise en œuvre stratégique de capacités à double usage au sein de ses plateformes. L'Airbus A330 MRTT (Multi-Role Tanker Transport), dérivé de l'avion de ligne civil A330 et converti en un appareil militaire polyvalent pour le ravitaillement en vol, le transport de troupes et de fret, ainsi que les évacuations sanitaires, en est un exemple éloquent. Airbus déploie une stratégie similaire dans le domaine spatial. Les satellites d'observation de la Terre à haute résolution de la constellation Pléiades Neo fournissent des images d'une résolution de 30 cm. Ces données sont utilisées par des clients commerciaux pour des applications telles que l'aménagement urbain, l'agriculture et la gestion des catastrophes, ainsi que par les gouvernements et les ministères de la Défense pour le renseignement et la planification des missions.

Profil de certaines entreprises allemandes à double usage

Profil de certaines entreprises allemandes à double usage – Image : Xpert.Digital

 

Vos experts en logistique à double usage

Experts en logistique à double usage - Image : Xpert.Digital

L'économie mondiale traverse actuellement une transformation fondamentale, un tournant décisif qui bouleverse les fondements de la logistique internationale. L'ère de l'hypermondialisation, caractérisée par la recherche incessante d'une efficacité maximale et le principe du « juste-à-temps », cède la place à une nouvelle réalité. Cette nouvelle réalité est marquée par de profondes ruptures structurelles, des bouleversements géopolitiques et une fragmentation croissante des politiques économiques. La prévisibilité, autrefois considérée comme acquise, des marchés et des chaînes d'approvisionnement internationales s'effrite et laisse place à une période d'incertitude grandissante.

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La double utilisation en Allemagne : un moteur d’innovation source de conflits sociaux

dimensions économiques et sociales

Le développement du secteur à double usage n'est pas seulement un phénomène lié aux politiques technologiques et de sécurité, mais a également de profondes implications économiques et sociales. En Allemagne notamment, une dynamique complexe se dessine entre les opportunités économiques, les défis structurels rencontrés par les nouvelles entreprises et un scepticisme public profondément ancré.

Le secteur à double usage comme facteur économique pour l'Allemagne

L'industrie allemande de la sécurité et de la défense, qui comprend de nombreuses entreprises à double usage, constitue un moteur économique important. En 2024, l'industrie aérospatiale allemande, un segment clé du secteur, a généré 52 milliards d'euros de chiffre d'affaires et employait 120 000 personnes. L'ensemble de l'industrie allemande de la défense a généré près de 11,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2020. Des études, comme celle de l'Institut de Kiel pour l'économie mondiale, suggèrent qu'une augmentation ciblée des dépenses de défense peut avoir des effets positifs considérables sur le produit intérieur brut (PIB). En particulier, les investissements dans des armements de haute technologie produits localement peuvent engendrer des retombées positives : les progrès technologiques issus de la recherche en matière de défense se diffusent dans d'autres secteurs de l'économie et en accroissent la productivité. Une augmentation des dépenses militaires de 1 % du PIB pourrait ainsi stimuler la productivité à long terme d'un quart de point de pourcentage. Ces perspectives économiques constituent un argument de poids en faveur du renforcement, sous l'impulsion politique, des capacités de défense nationales et européennes.

La « vallée de la mort » : les défis des start-ups

Malgré l'augmentation des investissements et l'importance stratégique du secteur, les jeunes entreprises innovantes rencontrent des obstacles considérables. La « vallée de la mort » décrit la phase critique durant laquelle une start-up, après des projets pilotes réussis et un financement initial, peine à obtenir des commandes importantes et pérennes et à passer à la production de masse. Les raisons de cette situation sont multiples :

Des procédures d'approvisionnement longues : les cycles d'achat publics sont souvent lents, bureaucratiques et axés sur la collaboration avec les grandes entreprises. Ce système est difficile à appréhender pour les jeunes entreprises dont les cycles d'innovation sont courts et les ressources financières limitées.

Aversion au risque : les clients militaires sont souvent réticents au risque et hésitent à faire confiance à de jeunes entreprises financièrement moins stables, même si leur technologie est supérieure.

Problèmes de mise à l'échelle : La plupart des startups ne disposent pas de l'infrastructure nécessaire à la production en série de matériel. Le passage du développement de prototypes à la fabrication de milliers d'unités représente un défi financier et logistique considérable.

Ces problèmes structurels font que les innovations prometteuses ne parviennent souvent pas à se généraliser au sein des forces armées, et que les entreprises échouent avant d'avoir pu atteindre leur plein potentiel.

Perception publique et débat allemand

Le réalignement stratégique de l'Allemagne, souvent qualifié de « tournant décisif », s'opère dans une société où l'industrie de l'armement souffre traditionnellement d'une image négative. Les sondages révèlent un scepticisme profond au sein de la population, notamment concernant les exportations d'armes. Un sondage YouGov de 2018 indiquait que près des deux tiers des Allemands étaient favorables à un arrêt total des exportations d'armes. Bien que l'opinion publique se soit nuancée depuis l'attaque contre l'Ukraine, un rejet fondamental demeure largement répandu.

Cette attitude sociétale a également des conséquences institutionnelles. Le débat autour des « clauses civiles » dans les universités allemandes en est un exemple frappant. Plus de 70 universités publiques se sont engagées, dans leurs statuts, à mener des recherches exclusivement à des fins civiles et à rejeter toute recherche à vocation militaire. Cette séparation stricte entre recherche civile et militaire, de plus en plus remise en question par certains responsables politiques, comme le ministre fédéral de la Recherche, contraste fortement avec le modèle d'innovation de pays comme les États-Unis ou Israël, où une étroite collaboration entre universités, start-ups et secteur de la défense est un moteur essentiel du progrès technologique. Ce décalage entre ambition politique et réalité socio-institutionnelle constitue un obstacle majeur au développement d'un écosystème dynamique à double usage en Allemagne. La réussite de cette transition dépend donc non seulement des ressources financières et de l'expertise technologique, mais aussi de la capacité à surmonter cette inertie culturelle et institutionnelle profondément ancrée.

Évolutions futures et défis stratégiques

La dynamique du secteur à double usage va s'accélérer dans les années à venir. La convergence des technologies de rupture, les questions éthiques qu'elles soulèvent et la lutte globale pour la souveraineté stratégique façonneront profondément l'agenda politique, économique et social.

La convergence des technologies : intelligence artificielle, physique quantique et biologie

L'avenir des technologies à double usage ne réside pas dans le développement isolé de domaines spécifiques, mais dans leur convergence croissante. L'association de l'intelligence artificielle, de l'informatique quantique et de la biologie synthétique engendrera des capacités dont le potentiel et les risques ne sont actuellement que partiellement prévisibles. Imaginons des essaims de drones autonomes dont le comportement collectif serait optimisé par des algorithmes quantiques pour résoudre des problèmes complexes en logistique ou sur le champ de bataille. Ou encore l'association de la biologie synthétique et de l'IA pour développer des biocapteurs capables de détecter précocement les maladies ou d'identifier les agents de guerre chimique. Cette convergence repoussera les limites du possible, mais elle créera également de nouveaux scénarios de menaces complexes qui exigeront une réglementation proactive et interdisciplinaire.

Le dilemme éthique : la responsabilité dans l'innovation

Face à la puissance croissante de ces technologies, le « dilemme du double usage » se trouve au cœur des débats éthiques. Il décrit la contradiction insoluble selon laquelle la recherche et l'innovation visant le bien commun – comme la guérison des maladies ou l'amélioration de l'efficacité – recèlent simultanément un risque d'utilisation abusive catastrophique. Ce paradoxe place les chercheurs, les entreprises et les gouvernements face à des choix difficiles.

Les enjeux éthiques se font particulièrement pressants dans le domaine de l'intelligence artificielle. L'utilisation de données commerciales collectées sur Internet pour entraîner des systèmes d'IA, lesquels servent ensuite à l'acquisition de cibles militaires, soulève des questions fondamentales relatives à la protection des données et au respect de la dignité humaine. Les algorithmes peuvent hériter de biais issus de leurs données d'entraînement et prendre des décisions discriminatoires. Un système d'IA défaillant sur le champ de bataille pourrait entraîner des pertes civiles considérables. C'est pourquoi les exigences en matière de transparence, de responsabilité et de structures de gouvernance robustes se font de plus en plus pressantes. L'objectif est de garantir que les humains conservent la maîtrise des décisions critiques, même au sein de systèmes hautement automatisés, et que les principes éthiques soient pleinement intégrés à la technologie.

La souveraineté stratégique au XXIe siècle

En définitive, le débat sur les technologies à double usage soulève la question fondamentale de la souveraineté stratégique. Pour l'Allemagne et l'Europe, la capacité de développer, de produire et de déployer elles-mêmes des technologies critiques est devenue une question de survie dans la compétition mondiale. Il s'agit de réduire leur dépendance vis-à-vis de leurs rivaux géopolitiques et de garantir leur propre capacité d'agir dans un monde incertain.

Favoriser un secteur à double usage fort et innovant est essentiel. Toutefois, cela exige un équilibre délicat : il faut encourager l’innovation sans négliger les risques pour la sécurité. La croissance économique doit s’accompagner d’une responsabilité éthique. Et la nécessité stratégique doit faire l’objet d’un débat public et être légitimée par l’adhésion du public. La voie vers un avenir technologique requiert non seulement des compétences en ingénierie et des capitaux, mais aussi une vision politique, une réglementation avisée et un large dialogue sociétal sur les deux facettes de l’innovation.

 

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