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L'arsenal allemand, un programme sans précédent : la nouvelle puissance militaire européenne – De champion de l'austérité au plus gros budget militaire d'Europe

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Publié le : 27 avril 2026 / Mis à jour le : 27 avril 2026 – Auteur : Konrad Wolfenstein

L'arsenal allemand, un programme sans précédent : la nouvelle puissance militaire européenne – De champion de l'austérité au plus gros budget militaire d'Europe

Budget militaire record de l'Allemagne : la nouvelle puissance militaire européenne – De championne de l'austérité au plus gros budget de défense d'Europe – Image : Xpert.Digital

Rapport historique du SIPRI : l’Allemagne dépasse la Grande-Bretagne en matière de dépenses militaires

De champion de la réduction des coûts à puissance militaire : ce que le boom des armements gigantesque signifie pour notre vie quotidienne

L'Allemagne se réarme à une échelle historique. Avec un budget de défense d'environ 97 milliards d'euros pour 2025, la République fédérale se hisse pour la première fois depuis la réunification au quatrième rang mondial des dépenses militaires, tournant enfin la page de décennies d'austérité. Sous l'impulsion de la menace russe, des fortes pressions exercées par Washington et des nouveaux objectifs ambitieux de l'OTAN, des sommes sans précédent sont injectées dans la Bundeswehr (forces armées allemandes). Des entreprises de défense comme Rheinmetall affichent des profits records en bourse, tandis que les responsables politiques présentent ces milliards d'euros d'investissements comme un gigantesque plan de relance économique pour le pays.

Mais derrière ce prétendu tournant historique se cache un dilemme structurel : le réarmement colossal, financé par des fonds extrabudgétaires inscrits dans la Constitution et par de nouvelles dettes, recèle d'immenses risques économiques et sociaux. Des économistes de renom mettent en garde contre un effet économique dissipé, une flambée des prix et une pénurie dramatique de main-d'œuvre qualifiée dans l'industrie de l'armement. Parallèlement, une concurrence féroce et fatale se profile : chaque euro dépensé aujourd'hui en prêts pour des chars et des munitions risque de manquer demain pour l'éducation, la santé, les infrastructures ou la protection du climat. Un examen approfondi des chiffres bruts, des véritables bénéficiaires et du coût caché de l'ascension de l'Allemagne au rang de nouvelle puissance militaire européenne.

Un tournant numérique : le tournant historique

La transformation de la politique de sécurité allemande ces trois dernières années est sans précédent par sa rapidité et son ampleur dans l'histoire d'après-guerre. Selon le dernier rapport annuel de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses de défense allemandes ont atteint 114 milliards de dollars américains (environ 97 milliards d'euros) en 2025. Cela représente une augmentation de 24 % par rapport à l'année précédente et d'environ 89 % par rapport à 2015. De ce fait, l'Allemagne a dépassé le Royaume-Uni et occupe désormais la première place en Europe, se hissant au quatrième rang mondial des dépenses militaires pour la première fois depuis la réunification en 1990, derrière les États-Unis, la Chine et la Russie.

Dans le même temps, en 2025, l'Allemagne a dépassé pour la première fois en 35 ans l'objectif de l'OTAN de consacrer 2 % de son produit intérieur brut (PIB) à la défense. Ce cap, jugé inatteignable pendant des décennies et ayant fait l'objet de critiques persistantes de la part de la présidence américaine, est désormais non seulement atteint, mais déjà dépassé, ce qui marque une profonde réévaluation de la politique de sécurité allemande. Lorenzo Scarazzato, chercheur au SIPRI, a qualifié ce changement d'historique : pour la première fois depuis la réunification, l'Allemagne redevient le pays d'Europe occidentale et centrale qui consacre le plus de ressources à la défense.

Le contexte mondial souligne l'ampleur de cette évolution. Les dépenses militaires mondiales ont atteint un nouveau record pour la onzième année consécutive en 2025, s'établissant à environ 2 890 milliards de dollars américains. L'Europe a largement contribué à cette hausse : les dépenses militaires des États européens ont progressé de 14 % pour atteindre 864 milliards de dollars américains, soit la plus forte augmentation enregistrée sur le continent depuis la fin de la Guerre froide. Vingt-deux des partenaires européens de l'OTAN ont dépassé la barre des 2 % en 2025.

Accélérateur géopolitique : Pourquoi le basculement a-t-il été si brutal ?

La guerre d'agression russo-ukrainienne, qui a débuté le 24 février 2022, a catalysé un changement fondamental de la politique de sécurité allemande. Dans son discours historique du 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz a qualifié cet événement de « tournant le plus important de la politique de sécurité allemande depuis la création de la Bundeswehr ». Le gouvernement fédéral a immédiatement approuvé un fonds spécial de 100 milliards d'euros pour la Bundeswehr, inscrit dans la Loi fondamentale (la Constitution allemande) et donc exempté du moratoire sur la dette. Cette décision était constitutionnellement novatrice : le Bundestag a modifié l'article 87a de la Loi fondamentale pour autoriser un budget parallèle financé par la dette, que l'Office fédéral de la statistique qualifie de « budget supplémentaire ».

La pression en faveur d'une augmentation des dépenses de défense s'est accrue ces dernières années, sous l'effet simultané de plusieurs facteurs. Premièrement, la Russie a clairement indiqué qu'elle augmentait massivement sa production d'armements : selon le Service fédéral de renseignement allemand (BND), la Russie produit en trois mois plus d'armements que tous les États membres de l'OTAN réunis en un an. Deuxièmement, à partir de janvier 2025, l'administration Trump a formulé l'exigence de consacrer 5 % du PIB à la défense – un chiffre considéré par de nombreux experts comme politiquement motivé et difficilement justifiable économiquement, mais qui a néanmoins exercé une pression considérable sur l'Allemagne et les autres partenaires de l'OTAN. Troisièmement, le sommet de l'OTAN à La Haye, en juin 2025, a adopté le nouvel objectif de 3,5 % du PIB pour la défense, auxquels s'ajoutent 1,5 % pour les infrastructures liées à la défense.

Face à cette situation complexe, le gouvernement allemand du chancelier Friedrich Merz a mis en place un cadre budgétaire ambitieux. Le 18 mars 2025, le Bundestag a approuvé, à la majorité des deux tiers, un amendement constitutionnel exemptant totalement les dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB des restrictions liées au frein à la dette. Par ailleurs, un fonds spécial de 500 milliards d'euros a été créé pour les infrastructures et la protection du climat ; ces fonds ne sont pas non plus pris en compte dans le calcul de la dette. La Cour fédérale des comptes a déjà mis en garde contre les risques à long terme de ce dispositif et critiqué l'affaiblissement accru de la discipline budgétaire.

Feuille de route pour la modernisation : chiffres, calendrier et ambitions

Les chiffres budgétaires pour les années à venir révèlent l'ampleur des dépenses que prendra le réarmement allemand. Un budget de la défense de 86,37 milliards d'euros a été approuvé pour 2025, soit le niveau le plus élevé depuis la fondation de la République fédérale. Ce montant comprend un budget de la défense ordinaire de 62,31 milliards d'euros et des fonds provenant du fonds spécial de la Bundeswehr, à hauteur de 24,06 milliards d'euros. Le projet de budget pour 2026 prévoit 108,2 milliards d'euros, dont 82,69 milliards sont alloués au budget ordinaire.

Le plan financier à moyen terme affiche une progression encore plus marquée. Conformément à la décision du Conseil des ministres de juin 2025, le budget total de la défense devrait atteindre 151,7 milliards d'euros en 2029 et 167,8 milliards d'euros en 2030. La part des dépenses de défense dans le PIB passerait ainsi de 2,4 % en 2025 à 2,6 % en 2026, 3 % en 2027 et 3,3 % en 2028, pour atteindre l'objectif de 3,5 % d'ici 2029. À titre de comparaison, les États-Unis conservent le plus important budget militaire au monde, avec environ 916 milliards de dollars, suivis par la Chine (314 milliards de dollars) et la Russie (environ 149 milliards de dollars).

La controverse qui agite la politique intérieure allemande autour du « mot de l'année 2025 » – le terme « fonds spécial » ayant été choisi par le jury car il masque le fait qu'il implique un nouvel endettement – ​​illustre la forte dimension politique de cette question de financement. De fait, l'Office fédéral de la statistique désigne ces dispositifs comme des « budgets supplémentaires », révélant ainsi leur véritable nature de budgets parallèles financés par la dette. Le premier fonds de 100 milliards d'euros destiné à la Bundeswehr, approuvé en 2022, arrive à échéance en 2027 ; les nouveaux mécanismes d'exemption du frein à l'endettement visent à le remplacer définitivement.

Moteur économique ou feu de paille ? L'impact économique mis à l'épreuve

Le discours politique entourant l'augmentation des dépenses de défense promet souvent plus que la réalité économique ne tient. Le PDG du fabricant d'armes Hensoldt a décrit les dépenses militaires de 2025 comme un « gigantesque plan de relance économique ». Les économistes Tom Krebs et Patrick Kaczmarczyk, de l'Université de Mannheim, ont examiné en profondeur cette affirmation à l'aide d'une analyse empirique rigoureuse et sont parvenus à une conclusion préoccupante : le multiplicateur budgétaire à court terme des dépenses militaires en Allemagne est au maximum de 0,5. Concrètement, cela signifie que chaque euro supplémentaire investi dans la défense ne génère, au mieux, que 50 centimes de production économique supplémentaire – et, dans certaines conditions, pourrait même ne pas engendrer d'activité économique mesurable.

À titre de comparaison : selon la même étude, les investissements publics dans l’éducation et la petite enfance génèrent un effet multiplicateur pouvant atteindre trois fois l’euro investi, tandis que les investissements dans les infrastructures génèrent un effet multiplicateur d’au moins deux fois la valeur. L’analyse EY/Deka de novembre 2025 offre une perspective plus optimiste, estimant que chaque euro généré dans l’industrie européenne de la défense induit environ 2,70 euros d’activité économique sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Toutefois, ce multiplicateur se rapporte à l’économie globale du secteur, et non aux dépenses publiques, et n’est donc pas directement comparable au multiplicateur budgétaire de l’étude de Mannheim. Ces différences illustrent l’influence considérable de la perspective méthodologique sur les résultats.

Un problème majeur : les entreprises d’armement allemandes et européennes fonctionnent déjà à pleine capacité. Rheinmetall, premier fabricant d’armes allemand et grand gagnant de ce changement de paradigme, a vu son chiffre d’affaires progresser de 36 % pour atteindre 9,75 milliards d’euros au cours de l’exercice 2024 et a réalisé un bénéfice d’exploitation record de 1,48 milliard d’euros. Son carnet de commandes a atteint un niveau record de 55 milliards d’euros. Pour 2025, l’entreprise prévoyait une nouvelle hausse de son chiffre d’affaires à 9,9 milliards d’euros, soit une augmentation de 29 %, et un chiffre d’affaires d’environ 14 milliards d’euros est attendu pour 2026. Cependant, si les capacités de l’industrie de l’armement sont déjà saturées et que les procédures d’acquisition manquent de transparence, alors, selon des économistes de Mannheim, la demande publique supplémentaire fait principalement grimper les prix : une part importante des fonds publics finit tout simplement dans les poches des entreprises et de leurs propriétaires.

 

Centre de sécurité et de défense - Conseils et informations

Centre pour la sécurité et la défense

Centre de sécurité et de défense - Image : Xpert.Digital

Le Pôle Sécurité et Défense offre des conseils d'experts et des informations actualisées pour accompagner efficacement les entreprises et les organisations dans le renforcement de leur rôle dans la politique européenne de sécurité et de défense. En étroite collaboration avec le groupe de travail Défense de SME Connect, il soutient tout particulièrement les petites et moyennes entreprises (PME) désireuses de développer leur capacité d'innovation et leur compétitivité dans le secteur de la défense. Point de contact central, le Pôle constitue ainsi un lien essentiel entre les PME et la stratégie européenne de défense.

En lien avec ceci :

  • Le groupe de travail SME Connect Défense – Renforcer les PME dans la défense européenne

 

Qui profite réellement de la course aux armements ? Les gagnants, les perdants et les coûts cachés

Là où se crée la véritable valeur : les gagnants et les perdants de la course aux armements

Le marché boursier a anticipé l'essor du secteur de l'armement avec une précision remarquable. L'action Rheinmetall, qui valait environ 59 € en 2020, oscillait entre 1 700 et 1 800 € en juin 2025, soit une multiplication par trente. À cette époque, la banque d'investissement suisse UBS prévoyait un objectif de cours de 2 200 €. Le carnet de commandes de Rheinmetall, qui s'élevait à 23,2 milliards d'euros à la fin du troisième trimestre 2025, témoigne également de la solidité de son modèle économique. L'entreprise envisage même de reprendre des capacités de production à l'industrie automobile en difficulté : selon certaines sources, Rheinmetall pourrait utiliser une usine Volkswagen pour la fabrication de chars. Ceci marque le début d'un changement de paradigme industriel symbolique : là où l'on fabriquait autrefois des voitures, on pourrait bientôt produire des véhicules de combat.

Pour l'économie dans son ensemble, le tableau est plus nuancé. L'analyse EY/Deka conclut que les investissements européens dans la défense pourraient générer environ 149 milliards d'euros de valeur ajoutée par an au cours des dix prochaines années, directement et indirectement. Cette valeur ajoutée profiterait non seulement aux entreprises de défense, mais aussi aux fournisseurs des secteurs de l'électronique, de la métallurgie, de la logistique et du développement logiciel. Néanmoins, un risque important d'effets de substitution existe : dans une économie déjà confrontée à une pénurie structurelle de main-d'œuvre qualifiée, l'industrie de la défense en pleine expansion entre en concurrence directe avec la construction mécanique et l'industrie automobile pour attirer les mêmes ingénieurs, ouvriers qualifiés et techniciens. Les fournisseurs qui approvisionnaient auparavant les constructeurs automobiles risquent de perdre ces relations clients s'ils réorientent leurs capacités de production vers les contrats de défense.

La pénurie de main-d'œuvre qualifiée n'est pas qu'un risque théorique. Selon une étude Kearney de mars 2025, seulement 13 000 personnes travaillent actuellement dans la production d'armes et de munitions en Allemagne. Si les dépenses de défense atteignaient le nouvel objectif de l'OTAN, fixé à 3,5 % du PIB, les besoins en main-d'œuvre qualifiée au niveau européen s'élèveraient à environ 760 000 personnes supplémentaires. Ces pénuries ne touchent pas seulement les métiers traditionnels de la défense : experts en intelligence artificielle pour les systèmes d'armes autonomes, spécialistes en commande numérique certifiés en sécurité, data scientists, spécialistes en guerre électronique et ingénieurs en mécatronique sont tous très recherchés. Une industrie de l'armement qui ne trouve pas suffisamment de personnel qualifié ne peut accroître sa capacité que très partiellement ; au contraire, les salaires et les coûts augmentent, réduisant d'autant plus les retombées positives pour l'économie dans son ensemble.

Les fondements fiscaux : frein à l'endettement, fonds spéciaux et viabilité à long terme

Le financement du réarmement allemand repose sur une structure fiscalement innovante, mais également risquée. Le fonds spécial initial de 100 milliards d'euros, créé en 2022, était un fonds extrabudgétaire financé par la dette et garanti directement par la Loi fondamentale (la Constitution allemande). La réforme constitutionnelle de mars 2025 va beaucoup plus loin : elle exempte définitivement toutes les dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB – soit environ 44 milliards d'euros par an actuellement – ​​des restrictions liées au frein à l'endettement. Théoriquement, cela signifie que l'Allemagne peut investir des sommes illimitées dans la défense, la protection civile, les services de renseignement et la cybersécurité.

Parallèlement, un fonds spécial de 500 milliards d'euros est mis en place pour les infrastructures et la protection du climat. Prévu pour une durée de douze ans, il est également exempté du frein à l'endettement. Conjugué au fonds spécial pour les forces armées allemandes, il contribuera à alourdir structurellement et significativement la dette publique allemande. Le Fonds monétaire international estimait dès avril 2025 – avant même la publication du budget définitif – que le niveau d'endettement de l'Allemagne augmenterait considérablement. La Cour fédérale des comptes a explicitement mis en garde contre le fardeau des intérêts à long terme que représente ce dispositif et a critiqué le fait que l'État fédéral assume ainsi des responsabilités qui incombent en réalité aux Länder et aux collectivités territoriales.

Le problème des taux d'intérêt est insidieux : bien que le fonds spécial autorise des emprunts supplémentaires pour les investissements de la Bundeswehr, les paiements d'intérêts qui en découlent sont considérés comme une dette soumise à l'accord de Maastricht et exercent donc une pression sur les règles budgétaires de l'UE. Cette pression indirecte à réduire les dépenses ailleurs – notamment les dépenses sociales et les investissements climatiques – pourrait engendrer d'importants conflits politiques sur la répartition des ressources. Ceux qui s'endettent aujourd'hui pour financer les dépenses militaires en paieront le prix demain, avec une marge de manœuvre réduite dans les domaines de l'éducation, de la santé ou de la transition écologique de l'économie.

Le contexte européen : plus forts ensemble ou fragmentés au niveau national ?

L'Allemagne n'est pas une exception dans la course aux armements européenne, mais plutôt un exemple particulièrement frappant d'une tendance continentale. La Pologne a augmenté ses dépenses de défense d'environ 31 % en 2024 et, avec 4,2 % de son PIB, elle y consacre le pourcentage le plus élevé de tous les membres européens de l'OTAN. La Suède a accru ses dépenses de 34 % et a également considérablement renforcé ses capacités militaires depuis son adhésion à l'OTAN en 2023. Les dépenses militaires collectives des membres européens de l'OTAN ont progressé plus rapidement en 2025 qu'à aucun autre moment depuis 1953. Cette convergence européenne reflète non seulement une perception similaire de la menace, mais aussi la pression commune exercée par le président américain Trump, qui exhorte les Européens à s'engager dans un partage global des charges depuis janvier 2025.

Une question cruciale demeure sans réponse : le réarmement national parallèle de nombreux États européens se traduit-il par une véritable puissance stratégique, ou les fonds sont-ils fragmentés et utilisés de manière inefficace ? Historiquement, le paysage de la défense européenne a été caractérisé par des systèmes d’acquisition nationaux cloisonnés, des redondances et un manque d’économies d’échelle. Chaque pays achète ses propres chars, ses propres avions de chasse, ses propres navires – souvent avec une interopérabilité limitée. Une analyse d’EY sur les capacités de défense européennes souligne la nécessité d’un écosystème européen d’acquisition et d’innovation stratégiquement coordonné, qui renforce l’adaptabilité, l’excellence technologique et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Sans cette coordination systémique, une part importante de ces investissements massifs sera gaspillée.

L'Allemagne, forte de sa taille et de son tissu industriel, pourrait jouer un rôle de coordination. Le chancelier Friedrich Merz a clairement affirmé son ambition de faire de la Bundeswehr l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe. Cela requiert non seulement un budget plus conséquent, mais aussi des procédures d'acquisition plus efficaces, un tissu industriel renforcé et une intégration plus étroite des partenaires européens. Actuellement, l'acquisition d'armements en Allemagne est considérée comme bureaucratique et lente – une faiblesse structurelle qui ne saurait être corrigée par une simple augmentation des financements. L'établissement d'une brigade allemande en Lituanie, en tant qu'élément stationné de façon permanente, témoigne de la volonté de renforcer également la crédibilité opérationnelle.

Coûts d'opportunité et considérations sociétales : qu'est-ce qui se perd dans la masse ?

Chaque euro de dépenses publiques consacré à l'armement est désormais indisponible pour d'autres besoins de la société. Ces coûts d'opportunité ne sont pas un concept abstrait et théorique, mais se manifestent concrètement dans les débats politiques. La question est la suivante : que remplace le réarmement ? Plusieurs études démontrent qu'une augmentation des dépenses militaires s'accompagne d'un effet d'éviction sur les dépenses sociales et de santé. Dans une société vieillissante comme l'Allemagne – confrontée à des besoins croissants en matière de soins, d'investissements dans l'éducation et de développement des infrastructures – cet effet d'éviction est particulièrement préoccupant.

Il est néanmoins important de nuancer ce point de vue. Les investissements dans la politique de sécurité ne constituent pas un simple gaspillage, mais au contraire le fondement de la prospérité économique. Une situation géopolitique instable, dans laquelle la Russie, selon l'évaluation du BND, pourrait être en mesure d'attaquer militairement le territoire de l'OTAN d'ici quatre à sept ans, engendre des risques réels pour le commerce, les chaînes d'approvisionnement et l'attractivité des implantations d'entreprises. Le coût d'une défense inadéquate peut largement dépasser celui du réarmement. Dans cette perspective, la sécurité n'est pas une dépense, mais un investissement dans la stabilité du système socio-économique.

À cela s'ajoute le potentiel d'innovation de la recherche et du développement militaires. Historiquement, les technologies militaires ont généré des retombées civiles ayant eu un impact économique considérable – d'Internet et du GPS à la miniaturisation des semi-conducteurs. Cependant, comme le soulignent les économistes de Mannheim, les données empiriques concernant l'Allemagne dans ce domaine sont minces. L'Allemagne importe une part plus importante de ses armements que, par exemple, les États-Unis, où ce canal de transmission de la recherche militaire aux innovations civiles a toujours été particulièrement fort. Il faudrait d'abord créer spécifiquement en Allemagne les conditions nécessaires à des retombées comparables – par la promotion ciblée des technologies à double usage, des procédures d'acquisition plus transparentes et un renforcement des liens entre la recherche de défense et l'économie civile.

Le dilemme structurel : la transformation d'une économie en temps de paix

Ce que vit actuellement l'Allemagne n'est pas une hausse temporaire des dépenses, mais le début d'une transformation structurelle de son économie. Une économie qui, pendant des décennies, s'est appuyée sur la puissance de ses exportations, l'automatisation industrielle et les chaînes de valeur mondiales doit désormais se doter rapidement d'une industrie de défense performante – avec toutes les frictions que peut engendrer un tel changement structurel. Les budgets de la défense allemands ont augmenté de façon significative pendant trois années consécutives : d'environ 28 % en 2024, 24 % en 2025, et de nouvelles hausses importantes sont prévues jusqu'en 2029. À cette échelle, même une industrie de défense bien établie a besoin de temps pour adapter ses capacités.

Ce conflit entre rapidité et capacité d'absorption constitue peut-être le problème économique central du réarmement allemand. Lorsque les capacités sont limitées et que la main-d'œuvre qualifiée fait défaut, les ressources sont utilisées de manière inefficace : les prix augmentent, les délais de livraison s'allongent et les procédures d'acquisition deviennent sujettes aux erreurs. Le ministère fédéral de la Défense peine depuis des années à se défaire de sa réputation de retarder les projets d'acquisition – un problème culturel et structurel qui ne peut être résolu par de simples augmentations budgétaires. La réforme essentielle réside donc non seulement dans le volume des dépenses, mais aussi dans la qualité de la gouvernance institutionnelle : des procédures d'acquisition transparentes, des structures bureaucratiques efficaces et des modalités de coopération européenne.

À long terme, l'Allemagne devra s'attaquer à une question stratégique fondamentale : quel niveau de dépenses de défense est soutenable sans compromettre les fondements économiques dont ces dépenses dépendent en définitive ? Les prévisions budgétaires jusqu'en 2029 tablent sur une augmentation à 151,7 milliards d'euros. Cela correspond à une contribution de l'OTAN de 3,5 % du PIB – un niveau que l'Allemagne n'a plus approché depuis le plus fort de la Guerre froide, et qui engendre des coûts structurels considérables. Parallèlement, l'économie allemande est confrontée à un contexte économique difficile, marqué par des prix de l'énergie élevés, une production industrielle stagnante et des défis démographiques. Trouver le juste équilibre entre nécessité de sécurité et viabilité économique est le véritable enjeu – et aucun rapport du SIPRI ne saurait apporter de réponse.

Un pari rationnel sur la stabilité, assorti d'un prix

L'évaluation économique globale du renforcement de l'arsenal allemand est nuancée. D'un côté, l'Allemagne envoie un signal géopolitique clair, remplit ses obligations d'alliance pour la première fois depuis des décennies, consolide la base industrielle de certaines entreprises d'armement et contribue à la dissuasion collective en Europe. Cet investissement dans la stabilité sécuritaire a une valeur économique réelle, bien que difficile à quantifier. De l'autre côté, le multiplicateur macroéconomique des dépenses de défense est faible, les capacités industrielles sont déjà saturées, la pénurie de main-d'œuvre qualifiée constitue un frein structurel à la croissance et les fonds spéciaux financés par la dette alourdissent la charge d'intérêts à long terme de l'État. Les promesses d'un « gigantesque programme de relance économique » sont, selon les études actuelles, irréalisables. Ce que l'Allemagne obtient avant tout, c'est une sécurité accrue, mais pas un accès illimité à la croissance économique.

 

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